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Contre-révolution

Friday, November 11th, 2016

Ce post ne fait pas suite aux clowneries récemment arrivées aux USA, en France ou au Brésil.

IL y a quelques mois, je publiais ici-même un bref aperçu de la révolution française, insistant sur certains éléments de cet événement avec l’objectif de faire réfléchir le lecteur sur les possibilités de parallèle avec notre époque. De parallèles, pas de comparaison.

La Terreur?

Les époques ne sont jamais comparables et les leçons de l’histoire sont avant tout des pistes de réflexion, pas des modèles à suivre ou à rejeter. Il ne s’agit pas non plus de faire croire que nous serions à la veille d’une nouvelle révolution française. L’idée n’est pas là, même s’il est vrai qu’il m’arrive de dire que “nous sommes en 1788″. Mon objectif, en proférant cette phrase qui peut paraître choquante (après tout, 1793 n’est qu’à quelques années de 1788, et nombre de personnes au capital culturel élevé pourraient penser que quelque chose leur pend au nez), n’est pas d’effrayer, mais de faire réfléchir sur les options à venir. A en illustrer aussi les possibilités sans devoir rallonger ce texte.

Car si la révolution française a fini par échouer entre les mains d’un dictateur (je parle de Napoléon, pour les esprits les moins éclairés et pour les savants les plus obtus), dont les crimes sont à mettre au même niveau que ceux des rois qui l’ont précédé ou des maniaques de ces deux derniers siècles que l’on a l’habitude d’honorer sans beaucoup réfléchir, si la révolution française n’est pas parvenue à résoudre les équations de la liberté et de l’égalité, ce n’était pas une fatalité.

Différentes routes plus ou moins rationnelles

Aujourd’hui non plus: il n’y a aucune fatalité dans le processus de dégradation de la démocratie, de réduction des acquis sociaux, de menaces sur les minorités. Il ne s’agit pas dans un premier temps de mettre des noms sur ces phénomènes, cela ne pourrait m’amener qu’à en oublier certains, lesquels seraient susceptibles de remplacer les pointés du doigt. Ce qui serait l’inverse de l’objectif. Il n’y aurait de fatalités que si nous acceptons de ne rien changer des structures de nos sociétés.

Il ne s’agit pas non plus de réduire l’avenir à deux possibilités, ce serait une erreur; il y en a au moins trois que j’identifie clairement et une quatrième que j’espère encore.

Il y en a peut-être d’autres, évidemment. Je ne suis pas éditorialiste, chroniqueur ou essayiste invité sur les chaines autorisées; je ne me ferme pas à mes propres spéculations.

Dégringolade

La première, et la plus évidente à l’oeil nu, quoique pas nécessairement la plus viable, est la poursuite de cette lente dégradation des conditions de vie, tant aux USA qu’en Europe, et qu’accompagnera une stagnation, voire un recul aussi, des conditions de vie dans le reste du monde: en raison de la fin de la croissance économique, par la force des choses, et en dépit des délires maniaques de certains économistes qui s’imaginent que l’économie virtuelle et financière peut poursuivre sans fin son ascension sur la famine des deux tiers de l’humanité, pour cette raison donc, le gâteau cessant de croitre, les prédateurs poursuivant leur quête d’accumulation, les parts congrues qui resteront aux classes inférieures (dont nous sommes, à moins que nous ne fassions partie des prédateurs) se réduiront petit à petit, le plus lentement possible pour réduire les risques de révoltes, ou en tout cas réduire le nombre de révoltés à chaque incident.

Le jour des morts

La deuxième possibilité serait que les prédateurs ne se satisfassent pas de cet arrêt de la croissance auquel ils refusent de croire parce qu’il n’est pas inscrit dans leur idéologie libérale. Le libéralisme, à l’instar du requin, réclame un mouvement continu, croissant, sans lequel il n’est plus nourri et meurt. Si les prédateurs refusent de se contenter de la lente réduction des avantages du plus grand nombre pour leur permettre de continuer à se goinfrer, mais trop raisonnablement à leur goût, alors le risque est qu’un nombre de plus en plus important de ces psycho-sociopathes tentent des coups de plus en plus audacieux, susceptibles de produire de plus en plus de victimes. Jusqu’au jour où l’enjeu pourrait en être une telle somme de vies, d’années de vie potentielles, d’environnements, de sociétés, d’acquis de base, que, ces prédateurs n’étant pas alliés, mais en concurrence perpétuelles, et leurs enjeux étant donc contradictoires, on en viendrait à une profusion telle de conflits, tournant en guerres toujours plus brutales, que l’espèce humaine pourrait disparaitre rapidement.

Certes, le risque d’une disparition prochaine de l’humanité est envisagée par une bonne série de futurologues, et comment pourrait-on ne pas être d’accord, puisque la théorie de l’évolution nous apprend que nous ne sommes qu’une étape dans le processus évolutif. Mais alors que le processus scientifiquement établi nous laissait espérer que notre espèce ne disparaitrait que progressivement au bénéfice d’une suivante, produit de notre propre espèce par filiation, cette seconde possibilité, elle, amènerait l’humanité à un stupide processus d’auto-destruction, triste, définitif et pourtant absolument pas inéluctable.

Autorité

La troisième possibilité, qui pourrait être la plus probable, si l’on admet que la plus grande partie de ces prédateurs aiment leurs enfants, c’est que ces derniers s’emparent par quartiers gigantesques des différents espaces de pouvoirs en jeu (géographiques, économiques, intellectuels, symboliques) et s’arrangent pour les conserver de manière autoritaire, quitte à laisser le reste de l’humanité dans un marasme qui les indiffère. Aux yeux des trois quarts de la population, cette situation est d’ores et déjà une réalité. Peut-être même ces trois-quarts souhaitent-ils que la même chose nous arrive… Un peu comme je me réjouissais hier de voir ces Etatsuniens crier “not our president”… Je me disais, tiens, c’est bien leur tour…

Peut-être que c’est notre tour… après tout, combien sommes-nous à avoir pleurer sur nos colonies? et sur nos néo-colonies?

Révolution et contre-révolution

Bien sûr, au cours du XXe Siècle, et même depuis la fin du XVIIIe Siècle, des mouvements laissaient entrevoir que la démocratie réelle puisse faire des progrès. La participation au pouvoir augmentait. Le pouvoir personnel tendait à diminuer. Mais les lieux de pouvoir se multipliaient, les richesses cumulables aussi et nous avons laissé nombre de leviers de pouvoirs entre les mains d’une poignée d’individus imbus de leurs puissances et de leurs avoirs.

De cette erreur sont nés les mouvements contre-révolutionnaires qui tendent à s’imposer depuis une cinquantaine d’années. Alors que nous avions gagné toute une série de droits, du moins en Europe Occidentale, et même aux USA, alors que ces droits et ces avantages semblaient s’étendre de plus en plus loin, en dépit de nombreux contre-feux, dans les pays qualifiés d’émergents, ce mouvement, désormais, peut-être en partie en raison de l’émancipation d’une grande partie du monde, mais plus sûrement parce que le capitalisme est arrivé au bout des possibilités de ses conquêtes sans réduire les acquis du plus grand nombre, est arrivé à son terme dans le cadre de la sociale-démocratie, espèce de compromis fragile entre le capitalisme libéré et la démocratie parlementaire. Désormais, la sociale-démocratie est faillie. Le capitalisme en a pris possession et refuse tout nouveau compromis, ayant mis sur le bûcher les traces des précédents.

La première et la troisième possibilités peuvent évidemment se combiner, et cela aussi ressemble à notre présent. La deuxième est une fin possible des deux autres.

Positive

Reste la quatrième, la plus souhaitable, moralement si on a un peu de morale, et surtout pour la plus grande partie de la population. Encore faut-il qu’elle parvienne à s’en convaincre.

La quatrième, c’est que nous soyons effectivement en 1788, que nous nous jetions avec allégresse sur 1789, et que nous arrêtions le processus entre 1793 et 1794, sans passer par la case Thermidor1, et encore moins par celle de Brumaire2, pour éviter la Restauration3 et le retour à la case départ, aggravée par le processus de concentration capitaliste qui en est résulté. Autrement dit, que la prochaine explosion démocratique ne se laisse pas embobiner effectivement par la minorité possédante soucieuse de conserver son pouvoir de domination -et de nuisance, bien que je veuille croire que cela ne soit qu’incidentel dans le processus-, ce qui implique que nous établissions très vite après cette explosion démocratique des structures qui empêchent le retour de toute concentration du pouvoir entre ceux qui ont intérêt à ce qu’il le reste.

Les occasions ont existé dans le passé, et cela doit plus nous donner de l’espoir que nous désespérer. La réalité est que les Thiers, les Barras, les Sieyès, les Poincaré ont souvent eu peur de tout perdre, et qu’ils ont été obligés de plonger leur pays dans des horreurs sans nom pour que leurs donneurs d’ordre ne perdent leurs quartiers.

L’argument de la contre-révolution restera toujours le même: seuls les possédants savent ce qui est bon pour le peuple. C’est le seul argument qui explique, par exemple, que les sièges d’administrateurs se trouvent cumulés entre les mains de quelques individus, que le gouvernement français vienne encore de décider de réduire le temps de parole des “petits candidats”, que les deux partis qui se partagent le pouvoir aux USA soient ceux qui reçoivent les financements des plus grands entrepreneurs du pays. Le simple fait que l’on ait fixé par la loi et les faits, quoique pas explicitement, que la liberté d’expression soit liée à la propriété des médias, et que ces derniers se trouvent dans la plus large proportion entre les mains d’une toute petite minorité liée au pouvoir financier et au pouvoir politique, que les rares tentatives de contester ce pouvoir, au Brésil ou au Vénézuéla, par exemple, soient agressivement condamnées avec une unanimité violente et sans aucune hésitation par les médias des autres pays, ce simple fait suffit à montrer que, effectivement, la lutte des classes est bien d’actualité, et que la classe du dessus veille bien à ce que les classes inférieures ne l’approchent jamais de trop près.

La conclusion de ce post se trouve dans tous ceux qui précèdent.

Certes, ce genre de discours risque fort de tomber sous le coup de l’accusation selon laquelle des individus comme moi veulent “couper tout ce qui dépasse” et “niveler par le bas”.

Inutile de dire que cet argument ne tient que pour leurs avantages, et que leur objectif en nous accusant de cela est de refuser de considérer la souffrance et la douleur qu’eux-mêmes ont produit, produisent et produiront encore si, effectivement, on ne coupe pas ce qui dépasse de leur jeans et qu’on ne nivelle pas leur pouvoir.

  1. Le succès de la contre-révolution bourgeoise avec la chute des Montagnards, dont la figure la plus connue est Robespierre. []
  2. 18 Brumaire an VIII (9 novembre 1799), premier temps de la prise de pouvoir de Napoléon Bonaparte. []
  3. de Louis XVIII en 1814-1815. []

Une “brève histoire” de la consommation actuelle

Wednesday, September 16th, 2015

C’est l’histoire du libraire qui râle sur Amazon et utilise Uber;

l’histoire du taximan, qui râle sur Uber et prend un vol Ryan-Air;

l’histoire du pilote d’avion qui râle sur Ryan-Air et possède des actions chez Mittal;

L’histoire de l’ex-ouvrier métallo qui râle sur Mittal et achète une Dacia;

l’histoire de l’ex-ouvrier Renault qui râle sur la Dacia et va chez Lidl;

l’histoire du petit producteur qui râle sur Lidl et épargne sur KeytradeBank;

l’histoire de l’employé de banque qui râle sur Keytrade Bank et offre ses cadeaux via gift.be;

L’histoire du fleuriste qui râle sur gift.be et achète ses pompes sur Zalando;

l’histoire du dernier cordonnier qui râle sur Zalando et réserve ses vacances sur Booking.com;

l’histoire du voyagiste qui râle sur Booking.com et inscrit son fils sur des cours en ligne;

l’histoire du professeur d’université qui râle sur les cours en ligne et achète son ordinateur chez Vanden Borre

l’histoire du détaillant en informatique qui râle sur Vanden Borre et achète son vélo chez Decathlon;

l’histoire du petit vendeur de vélo qui râle sur Decathlon et achète ses pilules bleues en ligne;

l’histoire du pharmacien qui râle sur les sites de ventes de médocs en ligne et ne lit que la presse gratuite;

l’histoire du journaliste qui râle sur la presse gratuite et est abonné chez Carrefour Mobile;

l’histoire de l’employé de téléphonie qui râle sur Carrefour Mobile et regarde ses films et séries sur Netflix;

l’histoire du petit exploitant de cinéma qui râle sur Netflix et achète ses dvds et livres sur Amazon…

C’est l’histoire d’une société de consommation qui est arrivée à son climax avant fermeture…

Et si vous vous demandez pour le titre entre guillemets, c’est parce qu’il y a des historiens low-cost qui s’amusent à écrire des “brèves histoires”, et que ça aussi ça m’énerve…

Tiens, je vais aller m’acheter des chocolats sur merde-en-ligne.be…

Euroxit -une maladie (à rendre) contagieuse…

Sunday, July 19th, 2015

Par euroxit, on appellerait la possibilité pour un ou plusieurs pays de sortir de l’euro, voire de l’UE, de telle sorte que ce n’est pas ces deux structures qui se débarrasseraient d’un trublion (comme pour un Grexit ou un Belxit), mais, au contraire, le trublion qui déciderait de reprendre ses billes et de se reconcentrer sur l’exercice de la démocratie, processus qui a été mis à mal à partir des lendemains peu chantants de la 2e guerre mondiale.

Même si on ne peut déterminer de ligne historique évidente, il existait, depuis la fin du XVIIIe Siècle, jusqu’en 1946, environ, une tendance, en Europe, à l’extension des processus démocratiques, que ce soit par l’exercice du vote (étendu jusqu’aux femmes en 46 presque partout, tout au moins dans l’Occident colonialiste), par la reconnaissance des syndicats ou par la généralisation de mutuelles et de coopératives de plusieurs types. Or, dès le début, les forces conservatrices ont cherché à réduire, freiner, voire retourner ce processus de démocratisation. Mais c’est sans doute avec les années qui ont suivi la 2e guerre mondiale que la réaction est parvenue à retourner le processus. Il faudrait évidemment augmenter notre analyse sur les processus de décolonisation, notamment, mais globalement ce qui suit prend ce prémisse comme base.

Tout part de l’attitude des USA et de Jeroen Dijsselbloem…

Pourquoi les USA craignent-ils un Grexit? Parce qu’ils aiment la démocratie grecque? Non. Parce qu’en cas de Grexit, c’est l’UE qui risque bien de disparaître à la suite, par petits morceaux ou en totalité. Les soldats Schauble, Fabius, Dijsselbloem sont là pour s’assurer que cela n’arrivera pas…
En effet, les USA, qui voient toujours trois centimètres plus loin (mais guère plus), savent qu’en cas de chute de l’UE, le TAFTA sera fatalement aussitôt remis en question, de même que la plupart des traités d’échange qui ont précédé, tant ceux patronnés par l’OMC, la BM ou le FMI, que de manière bi- ou multilatérale.
Or, en ce moment, si les USA “vont bien”, c’est dans la seule perspective (j’ai bien dit perspective) qu’ils puissent à nouveau étendre leurs marchés, d’une manière ou d’une autre, dans tous les sens, en Asie, en Afrique, au Moyen-Orient, en Amérique Latine, dans les Fosses des Mariannes, sur Pluton, partout, quoi…

Or, là, ils ont assez bien atteint leurs limites dans pas mal d’endroits dans le monde(1).

S’ils augmentent leurs parts de marché en Russie pour avoir coupé les nôtres, ils ne peuvent cependant pas les développer beaucoup plus(2);
La Chine ne va plus aussi bien qu’avant, et de toute façon elle importe surtout des matières premières(3);
Le Japon poursuit sa stagnation -ça ne va pas mal, mais ça ne va pas mieux;
L’Amérique Latine pose pas mal de problèmes, ce qui a dû les surprendre, les USA, mais ils n’ont plus autant les moyens qu’avant de renverser des gouvernements qui leur sont hostiles -ils s’y essaient, mais, de toute façon, ces marchés de consommation ne sont pas encore très très intéressants, en fait;
L’Afrique, bon… En terme de production, c’est cool, mais les marchés de consommation sont encore trop faibles -sauf peut-être pour les vendeurs de cigarettes et de soda sombre;
Reste (encore et toujours) l’Europe qui, bien plus que l’Amérique Latine, est le pré carré des USA, depuis la 2e guerre mondiale (d’abord en partie, maintenant en totalité).

Or, les USA, depuis les années 50, se sont acharnés à transformer l’Europe en vaste marché unique afin de faciliter les négociations qui réduisent les barrières à leurs exportations (4). C’est plus facile de négocier avec Mario Monti qu’avec 28 gouvernements dont certains sont encore pourris de soucis électoralistes (5).

Et donc, l’UE pourrait bien ne pas survivre à cette crise…

Est-ce grave, docteur?

Que se passera-t-il en cas de dissolution de l’UE?

Rassurez-vous, pour nous, rien de pire que ce qui devrait se passer si l’UE devait survivre. Si l’UE survit, nous perdrons progressivement le reste de nos avantages sociaux, acquis au cours de la première moitié du XXe Siècle, avec comme dernier bocage de résistance, sans doute, l’enseignement public (sponsorisé, certes, mais bon), les hôpitaux publics (qui se transformeront peu à peu en mouroirs) et la police (mais la police conservant son monopole de la violence intérieure à l’Etat reste essentiellement au service de la propriété, donc, bof…). Pour combien de temps? Pas beaucoup: même l’enseignement à terme sera entièrement privatisé (et bonjours alors le retour à la situation du XIXe Siècle). Les hôpitaux seront gérés par des associations religieuses et nous verrons des tas de petites mères Thérésa pulluler, non en Inde, mais sur notre continent. Adieu la capote. Quant à la police… Boh, pour ce que ça changera (6)…

Alors que si l’UE se dissout, même si nous aurons encore du mal à financer école, hôpitaux et police, au moins aurons-nous le choix de décider de le faire, et de le faire dans notre intérêt, ainsi que de récupérer les rênes d’autres services que, jusqu’ici, nous parvenions à maintenir au service des gens, et pas au service des profits, comme les transports, l’énergie, l’eau, les communications, la production pharmaceutique, la recherche, même l’armée (si vous voulez), etc.

Mais non, vous dira-t-on, vous voulez replonger au Moyen-Âge!

Au niveau de l’organisation sociétale, ce ne serait pas mal (7).

Mais de toute façon, le plus grand risque auquel nous faisons face, ce serait de nous retrouver dans la situation d’une société industrielle à reconstruire, dont le modèle navigue entre le début du XXe Siècle et les années 70 (8), avec toute une série d’acquis technologiques que même les pires des capitalistes ne pourraient pas nous enlever, à moins de nous déclarer la guerre de manière unilatérale et de perdre à jamais nos marchés (9)…

Le plus grand risque est de nous retrouver dans la situation de certaines régions d’Amérique Latine aux démocraties en construction, mais il existe d’autres perspectives, comme celle de l’Islande, par exemple, qui, sauf erreur de ma part, n’a pas remis les chars à rennes au goût du jour.

Pas encore assez de notes en bas de page, pas encore assez d’explications, mais une foule de points de discussions, que je retrouve sous d’autres formes chez Lordon, Sapir, Bricmont, et bien d’autres, dont quelques-uns qu’on ne peut citer qu’en risquant d’être définitivement catalogués comme populiste, nationaliste, voire fasciste ou anti-sémite…

Mais en même temps qu’a-t-on à perdre encore?

(1) Le capitalisme, d’où qu’il vienne, tel un requin, ne peut s’arrêter de grandir. C’est presque une loi qui a d’ailleurs été érigée en religio -à moins que ce ne soit l’inverse- et qui nous est constamment illustrée par le mythe de la croissance continue. Lorsqu’un économiste qui se prend au sérieux s’attache au mythe de la croissance continue comme facteur principal de création de richesse, on peut légitimement s’interroger sur son honnêteté intellectuelle (il est fatalement capitaliste) ou sur sa compétence, s’il se croit sincèrement de gauche. Ainsi, un Thomas Piketty n’est jamais qu’une espèce de Keynes version moderne: un capitaliste qui prétend sauver le capitalisme de lui-même en lui proposant de faire une petite cure d’homéopathie.
Or, la croissance passe par l’exploitation toujours plus importante de marchés de consommation, suivant la croissance de marchés de production; on ne peut pas sortir de là. Même si ces marchés sont avant tout financiers, virtuels ou fantasmés, il faut qu’ils existent. On peut se poser la question de leur réalité, tant qu’ils créent de la valeur économique, les capitalistes sont contents. On peut se poser aussi la question de leur utilité en terme de bien-être, de mieux-être, mais ce n’est pas la préoccupation des capitalistes. On peut aussi se poser d’autres questions annexes, comme celles de l’environnement ou de l’emploi, mais, de nouveau, pour le capitaliste, ça n’a pas d’importance in se. L’important, c’est que le gâteau s’agrandisse et que l’accès au gâteau permette aux capitalistes de faire grandir leur part.

(2) En effet, les sanctions qui touchent la Russie, et qui en contre-partie touchent l’Europe, n’ont pas touché les parts de marché des échanges entre USA et Russie. Non, ne cherchez pas l’erreur, il n’y en a pas.

(3) Comme je le disais par ailleurs, les USA ne voient jamais à très longue échéance: pour la plupart des idéologues américains, le court terme, voire le très court terme, est tout ce qui importe, car c’est le temps de l’entreprise, tout simplement, c’est le temps du bilan comptable, c’est le temps de la distribution des dividendes. Ce n’est même pas le temps des élections, puisque les élections n’ont qu’une importance marginale aux USA. Il y a bien une débauche de capitaux qui se déplacent au cours des campagnes électorales, et cela peut paraître important, mais en réalité la plupart des “généreux donateurs” parient sur les deux chevaux en course. Vous devez imaginer un tiercé géant où il n’y aurait que deux combinaisons gagnantes et pour lesquelles plus vous pariez sur les deux combinaisons, plus vous êtes sûrs de gagner dans les deux cas, et si vous ne pariez que sur une des deux combinaisons une petite somme, qu’elle soit gagnante ou pas, cela n’a pas d’importance: vous perdez dans les deux cas.

(4) La “découverte” récente des relations entre Spaak, Schuman, Monnet et les USA, notamment, mais aussi la main-mise des USA sur l’Italie qui risquait de virer à gauche, la condescendance des USA vis-à-vis des dictatures des pays du Sud (Espagne, Portugal, Grèce), pourvu qu’elles leur soient favorables, la mise sous tutelle de la Grande-Bretagne, la relation conflictuelle mais tout de même finalement fraternelle avec l’Allemagne, d’abord de l’Ouest, puis dans son entier, les efforts finalement aboutis pour rallier la France à l’Otan, etc., tout cela devrait nous rappeler que, guerre froide ou pas, il a toujours été important pour les USA de maintenir son emprise sur l’Europe.

(5) Je reprends le même sujet qu’un peu plus haut: il s’agit de ramener le temps de la démocratie (relative, certes, mais bon) au temps de l’entreprise. Or, le temps de l’entreprise ne peut pas être celui des disputes parlementaires ou celui des tribunaux, mais bien celui des arbitrages menés par des gens qui s’entendent avec le monde de l’entreprise. Donc, des techniciens sont mis au pouvoir dans les institutions afin d’organiser la justice autour d’organismes privés d’arbitrages rapides.

(6) J’oserais dire que la survie de l’UE et/ou de l’euro serait la solution la plus pessimiste à mes yeux.

(7) Je ne peux pas développer mon idée ici, mais, oui, l’organisation sociétale au Moyen-âge possède pas mal de qualités, en dépit de ses manquements technologiques; je l’ai déjà dit par ailleurs, et je tente de le développer quand j’en ai le temps dans un ouvrage un peu plus conséquent: à l’instar d’un Kropotkine, même si c’est pour d’autres raisons et dans d’autres formules, je pense que nous avons à apprendre de ces structures sociétales. Je me distingue de mon vieux barbu de géographe anarchiste en ce que, selon moi, ce sont plus les villages de paysans qui représentent le modèle démocratique à suivre que celui des corporations urbaines. Mais bon, en fait, ce ne sont que des détails, comme j’essaierai aussi de le montrer un jour.

(8) Sur le plan du confort de vie, de l’espérance de vie, mais avec en plus les instruments de communication que nous connaissons, les médicaments, les infrastructures médicales, etc., bref, avec tout un tas d’instruments qui, certes, peuvent se raréfier, mais restent infiniment plus performants qu’au milieu du XXe Siècle. Donc, une chute au Moyen-âge, dans le mauvais sens du terme, est totalement impossible. La maintenance d’un service minimum dans une structure même lâche permettra de toute façon de conserver un certain niveau de confort. Même si vos panneaux solaires tombent en rade, vous aurez de toute façon moins de besoin en électricité sur le moyen terme. Les écrans vont cesser de se multiplier, vont finir par se réduire en nombre, etc. Bon, ici, je suis conscient que la discussion va être énorme.

(9) L’organisation de la société va rapidement tourner autour de préoccupations finalement assez similaires à celles de Cuba après la révolution. Mais, de toute façon, beaucoup de pays se trouveront dans le même état et l’interdépendance sur base d’une coopération pourrait s’installer avec un peu de bonne volonté, pourvu que les pays restés capitalistes ne nous envoient pas des sous-marins pour couler nos galions…

Stakhanov n’est pas mort, il est devenu lotophage…

Monday, May 25th, 2015

Non, ce n’est pas une contrepèterie. C’est une réalité observable.

On n’a jamais autant travaillé, ni autant valorisé la valeur travail (étymologie, pour rappel: vient de tripalium: instrument de torture).

9 jours chômés par an (à peu près), contre 80 au Moyen-Âge.

-Ouais, mais à l’époque, ils crevaient de faim, ils avaient la peste, ils mouraient à 30 ans et ils avaient la guerre…

Pas exactement…

A l’époque, évidemment, on mourait jeune, mais pas parce qu’on ne travaillait pas beaucoup: uniquement parce que la médecine et l’hygiène n’étaient pas encore à un stade très poussé. Oui, il arrivait qu’il y ait la guerre, mais pas plus de 40 jours par an, puisque les seigneurs ne pouvaient pas mobiliser leurs troupes plus qu’une “quarantaine”.

Oui, il y avait des famines, mais ce n’était pas faute de travail, c’était dû aux mauvaises saisons.

Oui, on mourait jeune, de la grippe ou d’une apendicite, pas à cause du manque de travail, mais parce que les chirurgiens et les antibiotiques n’existaient pas.

Et, non, ils n’avaient pas la peste: elle n’arrive qu’au XIVe Siècle. La peste est plus une spécialité des Temps Modernes.

Bon. Ceci réglé, pourquoi les gens travaillaient peu à l’époque? Parce qu’il n’y avait pas grand’chose à consommer, donc pas grand’chose à acheter.

-Ouais, les gens s’emmerdaient à cette époque.

Pas du tout. S’emmerder, au Moyen-Âge?

Ah certes, ils n’avaient pas notre niveau culturel: la télé-réalité et l’Eurovision de la chanson n’existaient pas encore; Marc Lévy et Gilles Musso n’étaient pas nés; la Coupe du Monde de Football et le coca-cola ne faisaient pas partie du décor. Mais on ne s’emmerdait pas pour autant: les flambées, les fêtes de village (80 jours par an!), le carnaval, les histoires des anciens qui transmettaient les valeurs, les mariages, les baptêmes, les enterrements: tout le monde participait à tout.

Sans compter qu’il y avait les relations sociales, notamment avec les seigneurs, le conseil des anciens, le chef du village (éventuellement); et puis les petites bisbilles au sein du village, la rebouteuse, le plus riche qui faisait des envieux, etc. Non, il y avait de la baston parfois aussi, et puis la fameuse “Quarantaine”, qui pouvait réquisitionner quelques villageois en été, lesquels accompagnaient le seigneur pour une virée dans les terres du seigneur voisin, ce qui permettait, au retour, de belles histoires…

On ne s’emmerdait pas, mais on mourait de trucs bêtes. Donc, il n’y a pas à regretter le Moyen-Âge, évidemment: j’y serais sans doute mort très jeune, vu toutes les maladies infantiles que je me suis choppées. Mais que cela ne nous empêche pas de réfléchir à une chose: pourquoi valorisaient-ils leurs vies alors qu’ils mouraient jeunes, qu’ils ne pouvaient pas consommer?

Ben justement: eux valorisaient leurs vies, précisément parce qu’ils mouraient jeunes et ne pouvaient pas consommer: ils étaient et ils faisaient; ils n’avaient pas besoin d’avoir (d’ailleurs, ils ne pouvaient pas avoir), et donc leurs vies passaient par l’être et le faire.

Le temps était plus réduit? Oui, mais ils travaillaient moins. Au total, proportionnellement, ils avaient bien plus de loisirs que nous.

Ils n’en profitaient pas? Au contraire! Certes, ils ne partaient pas à Ibiza ou à Torremolinos, mais ils pouvaient se fendre la gueule (aux dents pourries, sauf qu’ils avaient peu de carries, puisqu’ils ne mangeaient pas de sucre) dans les fêtes locales. Evidemment, aujourd’hui, nous ne pourrions pas nous contenter de cela… Nous préférons nous gorger de clowneries sans nom à la télé et sur internet… Nous jouons à Clash of Clans et à Candy Crush… Nous votons pour exclure des clowns dans des émissions dénuées d’autres sens que de la valorisation de la compétition… Nous nous extasions devant les victoires de 11 gugusses surpayés qui se fichent de la misère sociale de leurs cousins… Nous pleurons cinq minutes devant les victimes des tremblements de terre et du Tsunami, mais nous préférons rigoler devant le bêtisier de fin d’année… Nous aimons Astérix, mais en aucune manière nous n’accepterions de valoriser sa façon de vivre (rigoler avec les copains et se contenter, en guise de travail, d’aller chasser un sanglier de temps en temps)…

Si nous avions la même attitude par rapport au travail qu’eux, avec les progrès scientifiques dont nous bénéficions, nous pourrions tous avoir le niveau intellectuel de Prix Nobel de physique ou de littérature.

Nous ne valorisons pas la vie, alors que nous avons la chance de pouvoir le faire infiniment plus que les gens du Moyen-Âge; il nous suffirait de concentrer notre énergie sur la valorisation de la médecine, de la recherche dans les économies d’énergie et dans les soins de santé, et nous pourrions offrir des cent ou cent cinquante jours de congé à tout le monde (y compris les médecins et les chercheurs), en partageant le travail de manière intelligente.

Nous ne valorisons pas la vie, nous valorisons le travail, qui ne devrait être qu’un moyen de jouir de la vie.

Nous valorisons le travail qui est une torture.

Nous héroïsons les stakhanovistes, alors que nous vomissons le système soviétique.

Nous vomissons le système soviétique, alors que nous promouvons (au moins dans l’idéologie) l’égalité des chances, qui est une illusion imbécile produite par les fabricants de jouets en plastique et leurs associés des entreprises pharmaceutiques, des producteurs de gadgets électroniques et des vendeurs d’armes. Donc, nous préférons une illusion imbécile à l’idée même de l’égalité des hommes et des femmes (Je ne dis pas que les Soviétiques étaient arrivés à cet idéal, mais notre société n’est pas meilleure: nous sacrifions tous les jours des milliers d’hommes et de femmes sur l’autel de la consommation: les accidents du travail, les accidents de la route, les dépressions, les burn-out, les licenciements, les suicides sur le lieu d’activité, etc. et ceci sans compter évidemment les “ateliers du monde” dans les pays en voie de développement).

Nous encensons les héros de la bourse et les banquiers-philanthropes, les vitrines politiques et les propriétaires de journaux, bien que nous fassions de temps en temps semblant de les vouer aux gémonies, le temps d’un scandale, puis nous retournons voter pour les mêmes, qui sont leurs amis, leurs alliés, qui les installent aux postes clés de décision, qui nous enfument de leurs nécessités: l’emploi, la croissance, la compétitivité.

Nous sommes des veaux (le général n’avait pas tort).

Nous sommes des imbéciles, parce que même lorsque nous aspirons à quelque chose de différent, nous ne voulons surtout pas que cela change.

Nous sommes des pleutres, parce que nous craignons le changement alors que nous ne sommes pas satisfaits de notre sort.

Nous sommes des êtres pensants qui savons que nous allons mourir et qui passons notre vie à éviter d’y penser en nous abrutissant dans des fonctions dénuées de sens.

Nous sommes des Stakhanovs: nous courons après des médailles en chocolat, mais le pire c’est que ce n’est pas idéal, mais pour continuer d’alimenter la course à la production, à la consommation, à l’abrutissement des masses.

Au moins, Stakhanov avait le souci de se faire valoriser pour un idéal plus grand que lui. Je ne dis pas qu’il avait raison, mais ça a plus de gueule que le souci de complaire aux publicitaires et à leurs capacités à nous faire avaler tous les six mois un nouveau gadget qui contribue à la mise à sac des ressources naturelles de la Terre. Nous sommes des Stakhanovs qui avons oublié pourquoi nous travaillons. A part peut-être pour le loto… Nous sommes des lotophages…

Pourquoi ne prendrions-nous pas le meilleur du Moyen-Âge pour l’associer à ce qu’il y a de meilleur aujourd’hui?

Pourquoi ne chercherions-nous pas à suivre les principes de Lafargue et de Lagaffe plutôt que ceux d’Attali et de Soros?

Nous pourrions nous contenter de travailler deux ou trois jours par semaine en moyenne, et nous serions encore capables d’aller rendre visite à nos proches de l’autre côté de la Terre sans problème. La productivité des activités essentielles, et même des activités secondaires, permettraient à tous les hommes de vivre bien, longtemps (sauf accident), de profiter de leurs loisirs, de leurs enfants, de leurs petits-enfants, de découvrir les autres et surtout de vivre en phase avec la nature, plutôt que de se tuer dans des activités hors-saison, de nuit, de garde…

Nous pourrions imaginer de vivre différemment et de ne rien regretter au moment de notre mort…

Nous pourrions réduire aussi notre pouvoir de nuisance, en concentrant notre consommation sur ce qui est vraiment nécessaire, en sélectionnant des systèmes moins polluants, moins contraignants, moins salissants, et surtout qui ne nécessiteraient pas que notre Occident aient besoin de faire la guerre un peu partout dans le monde, d’exploiter toutes ces régions encore exclues de notre “belle société de consommation”.

A nous de voir…

Réflexions de l’an dernier -avril 2014

Monday, April 27th, 2015

Je retrouve des notes intéressantes, sujettes à réflexions…

“Je suppose que je resterai éternellement surpris de ce que la plus grande partie des hommes en Occident trouvent normal de privilégier la liberté d’entreprise sur l’intérêt d’individus, de groupes d’individus, parfois de l’équilibre humain lui-même.”

“Mes événements ne sont pas toujours ceux des médias. De ma redécouverte des émissions de Henri Guillemin à mes lectures d’auteurs peu connus, ou pas assez, j’aurais envie de faire mention plus souvent. Des aveux d’Albert Speer ou des seconds romans de Marche, il me semblerait plus utile de parler que des journaux.
“Au moins j’y vois un peu ou beaucoup de valeurs.”

“J’ai beaucoup réfléchi cette nuit à une idée qui pourrait faire avancer l’enseignement dans le bon sens: celle de rendre les cours philosophiques non-obligatoires pour les élèves à partir de quinze ans.”
(ça date d’avril 2014, mais il faut avouer que le procès qui a relancé le débat est plus ancien, ce qui signifie que j’en avais sans doute eu vent à l’époque. N’empêche, c’est rigolo de retrouver ces notes en avril 2015)

“Un voisin entreprenant et bruyant. Qu’est-ce que je fais?”

“Je m’interroge souvent sur les raisons d’être de la publication, sur ce qu’il faudrait ou non sortir, etc. Sur le fait que le marché laissé libre ou même aménagé ne fait que du tort à l’univers littéraire. Pourquoi cela est-il surtout le cas du livre? Il y a le cinéma, la musique et le livre, en fait. Mais pourquoi m’en fais-je avant tout pour le livre?”

“Le Goff, dans “Pour un autre moyen-âge”, présente la richesse profonde du marchand: le temps et le fait que “l’autre” n’en a pas! C’est sur le fait que “l’autre” n’a pas de temps ou/[ni] d’argent au moment où il lui en faut que le marchand spécule.
“Je pense devoir écrire les Res Gestae hominorum ignobilium.”

“Lecture du Monde Diplo d’avril. Un somment p. 21. Le modèle grec à importer chez nous. Tiré du modèle chinois. Vive cette UE qui permet de lire dans un journal d’Athènes: en Crète, on recherche ‘des femmes de chambre sans salaire contre nourriture et gîte.’
“Je n’ose demander ce qu’en pense DSK.”

“A la lecture de Le Goff, je repense au temps. La décomposition en heures variables avait du bon: il faudrait adapter le travail à la longueur du jour.”

“A. Speer, dans Au coeur du IIIe Reich, confirme, s’il était besoin, que Hitler détestait les fonctionnaires et que lui-même comme son prédécesseur Todt fonctionnaient avec un système d’autonomie entrepreneuriale.”
(C’est un coup bas, mais j’en ai jusque là d’entendre associer socialisme et national-socialisme)

“Tout se rapporte à des comparaisons avec Hitler. Avant, on disait souvent que la philosophie, c’était des notes dans les marges de Platon; aujourd’hui, la politique ce sont des références constantes au nazisme.”

“Avec la campagne électorale, les agents politiques, les vitrines, volent de manière agressive sur le moindre prétexte pour faire du bruit. Du bruit, ce bruit nauséabond qui devient la seule motivation d’un mot, d’une réflexion, d’une réaction, un bruit qui démolit, détruit, parfois, souvent à tort, telles les trompes de Jéricho. L’important, c’est qu’il en reste une trace, même une mauvaise trace, dans l’esprit des électeurs le 25 [mai].”

Se retourner sur les réflexions de l’an dernier, ça peut être intéressant…

Reprise de service

Saturday, February 21st, 2015

Désillusion?

Dans ce monde de l’immédiat, il est toujours trop tôt ou trop tard pour parler de quelque chose.

Les dernières frasques de Roland Dumas ou les réalités juridiques de DSK (bientôt le contraire, sans doute), les rodomontades d’Hillary Clinton, de Manuel Valls ou de Bibi Netanyahu, les effets du saut d’index sélectif, les frais de la princesse, …

… et puis maintenant, l’accord sur le projet de texte commun entre le nouveau gouvernement grec et les “institutions” (ex-troïka) UE, BCE, FMI…

Infos par-ci, ersatz de commentaires par-là (et encore vice-versa)…

Saura-t-on ce soir, demain, dans quatre mois ou l’année prochaine si Syriza était vraiment un parti “différent”?

Sur qui leur “défaite”, leurs compromis, leurs renoncements auront-ils (s’ils sont bien réels) le plus d’effet?

Sur les partis de gauche radicale européenne?

Sur les souverainistes, de gauche comme de droite?

Sur les partis sociaux-démocrates?

Sur les intellectuels qui remettent en question le système démocratique européen?

Sur ceux qui ne le font pas?

… ou sur les gens qui, en Europe et depuis plusieurs années maintenant, et même pour certains depuis plusieurs décennies, ne peuvent que constater que leur situation économique et sociale empire, alors qu’il n’a jamais été créé autant de richesses et il n’a jamais été redistribué autant de dividendes et de bonus aux sommets des entreprises multinationales?

J’avoue m’être bercé, et vouloir le faire encore un peu, d’illusion à propos de ce nouveau gouvernement grec, du potentiel de Podemos (sic), de celui d’autres mouvements qui, à gauche, pensent différemment des partis européeistes classiques, genre PS-CdH-MR-Ecolo…

Parce que, de l’espoir, il va nous en falloir pour retourner les choses en faveur des moins-ayants et des non-ayants.

Démocratie radieuse

Sunday, January 12th, 2014

Je serai favorable à l’énergie nucléaire le jour où les entreprises privées qui les assument et nous vendent leur produit
-prendront en charge l’ensemble de la construction des implantations;

-assumeront une exploitation non impérialiste et non colonisatrice des ingrédients nécessaires à leurs entreprises;

-assumeront la surveillance et la protection de leurs usines, y compris concernant d’éventuelles attaques aériennes;

-assumeront les coûts assuranciels en conséquence des risques réels calculés sur base des expériences passées;

-auront trouvé des solutions durables concernant les déchets nucléaires, impliquant le temps de vie réel de ces déchets, et non pas quelques dizaines ou quelques centaines d’années;

-auront provisonné le montant nécessaire au démantèlement de l’usine nucléaire, même en cas de faillite;

-auront répercuté l’ensemble de ces coûts sur nos factures électriques, histoire d’éclairer réellement les consommateurs sur ce que coûte l’énergie électrique issue du nucléaire;

-autoriseront des contrôles indépendants et des visites citoyennes régulières accompagnées de scientifiques non issus de leurs milieux protégés, insoupçonnables de collusions et véritablement impartiaux;

-admettront que le nucléaire est une chose trop importante pour la confier à des intérêts privés selon les lois de la simple propriété privée.

Bref, lorsque le lobby nucléaire aura admis que ses positions sont intenables.

Et qu’il faudra abandonner le nucléaire comme source d’énergie acceptable au sein d’une démocratie.

PArce qu’au-delà des discussions sans fin sur les tenants et aboutissants écologiques, des émissions de CO2 et autres phénomènes, il faut se rappeler que le nucléaire ne saurait en aucun cas être une source d’énergie démocratique: elle exige une opacité, un contrôle vertical, un système autoritaire et des forces armées aux ordres d’intérêts qui ne sont pas ceux d’un système véritablement démocratique.

L’héritage, un aliment du capitalisme.

Monday, November 11th, 2013

L’héritage est à la fois une trace évidente de la patrimonialité de notre société, issue du droit romain, et un signe clair de ce que notre société est toujours aristocratique, dans le plein sens médiéval du terme.

Ce n’est pas du Moyen-Âge que nous vient l’héritage, mais il y est passé, y a entériné le droit de transmission familial que nous connaissons toujours, le droit du plus riche à faire de son fils un autre riche, du comte à faire de son fils un autre comte. Aucune révolution bourgeoise ne l’a remis en question, parce qu’il fait partie intégrante du droit de propriété.

Explication: dans la propriété, il y a trois éléments:
1) l’usus (ou usage), qui permet au détenteur d’un bien de l’utiliser de manière incontestée, comme un marteau sur un clou, même s’il appartient à mon voisin;
2) le fructus (ou fruit), qui permet de recueillir d’un bien ce qu’il produit, tel un arbre dans le jardin, même si je le loue;
3) l’abusus (qu’on ne peut traduire que par “abus”, mais les Latins ne l’entendaient pas comme nous, ce qui est ironique), qui est le noyau de la propriété. Les deux premiers sont également les deux droits que possède le locataire, le possesseur. L’abusus, c’est le droit du propriétaire de vendre, louer, céder, transformer ou détruire un bien, sans en référer à personne. Et dans ce droit, donc, figure la transmission, élément essentiel de la propriété, de la pérennité de la propriété, et par là de la pérennité du capital.

Or, si les riches transmettent beaucoup à leurs fils, les pauvres transmettent peu, voire rien, aux leurs. Et donc l’héritage entérine l’inégalité, reproduit les inégalités, les accroît même.

Si certains libertariens regrettent qu’un propriétaire ne puisse choisir ses héritiers en dehors de sa famille dans certains pays, comme en France ou en Belgique, où les enfants du riche sont protégés contre la liberté de celui-ci, il ne s’agit que d’un nuage de lait dans le noir de notre affirmation: l’héritage, par sa grande latitude, est une prolongation du pouvoir de décision du défunt sur le reste de la société. Et cela signifie qu’un mort a souvent plus de poids dans la société que des millions de vivants.

Est-ce juste?

D’où vient l’héritage? Est-il justifié dans son essence? Au-delà de la justice, comment explique-t-on l’existence même de l’héritage?

L’héritage remonte à l’époque des débuts du capitalisme.

Dès que certains hommes, spécialisés dans la garde du grenier, puis du temple où l’on amassait les réserves, où l’on gardait la trace comptable des têtes de bétail, où l’on mettait sous la garde des divinités les biens meubles et immeubles de la communauté, se furent assurés que leur progéniture allait reprendre leur charge, ils étrennèrent l’héritage. Ils justifièrent probablement cela aux yeux des autres membres du groupe par la compétence, à l’origine: voyez, j’ai appris à mon fils ce que je savais sur ma charge, il est donc le plus à même de remplir ma charge. Confiscation des savoirs.

Peu à peu, ces fils, ou petits-fils, après quelques générations, définirent des titres suffisants qui leur permirent, à la force du poignet, à la sueur du front des autres, sous la protection des plus forts du groupe, de s’auto-attribuer le succès de celui-ci, afin de réduire à rien la possibilité, la légitimité de la contestation de leurs prétentions. Peu à peu, ils devinrent gardiens officiels, sour les titres de prêtres ou de princes de la société.

Puis, ce dont ils avaient la charge, qui était à l’origine le bien de toute la communauté, devint peu à peu celui d’une entité abstraite, l’Etat, dont ils étaient les responsables. En quelques générations (dix? cent? qui pourra l’établir?), ils réussirent à créer un lien entre eux-mêmes et ces biens. Ce lien, c’est la propriété, puisque c’est le droit de transmettre sans devoir rendre d’autres comptes.

Lorsqu’il n’y avait qu’un gardien, la société était monarchique (pouvoir d’un seul). Lorsqu’ils étaient plus nombreux, elle était théocratique (pouvoir basé sur le divin) ou aristocratique (pouvoir des meilleurs). Avec l’accroissement de la population, ces oligarchies (pouvoir de plusieurs) devint la règle, en dépit de l’importance d’une tête au milieu de tous ces privilégiés.

S’il y avait un roi (et le vocabulaire dut apparaître assez vite), il y avait des adjoints, des prêtres autour qui collaboraient avec lui -et parfois le renversaient, aussi-, pour asseoir une caste supérieure sur le reste de la société, qui “croissait et multipliait” en dessous.

Le vocabulaire accompagnait la fonction, la fonction accompagnait la richesse accumulée, l’augmentation de cette richesse justifiait la conservation des titres, les titres se multipliaient, se sacralisaient, devenaient intouchables.

On érigea des statues, des monuments, des murs, des tombeaux, on mit en scène des gestes, des récits, des mythes, des généalogies, on établit des rites, des protocoles, des hiérarchies, des chambellans, on mit tout cela par écrit, sur la pierre, l’argile, la fibre, pour que les siècles des siècles reconnaissent le droit d’un homme de se prolonger dans la mort à travers sa famille.

Et les causes profondes de tout cela? Le pourquoi? Est-ce pour le bien de tous?

Il en va de l’héritage comme des mythes de la vie éternelle: on se figure qu’en se prolongeant après la mort à travers ses biens conservés, augmentés, transmis à sa progéniture, l’on s’assure une pérennité qui permettrait à son initiateur et à ses continuateurs de vivre pour toujours. Une illusion commode qui justifie l’inégalité.

Car qu’importe le sort de tous. La raison d’un homme deviendra la raison d’Etat. Quand l’héritage se répandra dans la population parmi les plus riches -comme en Grèce ou à Rome, la raison d’Etat se confondra avec la raison de la Gens -c’est-à-dire de la famille, du patriarche -il y aura autant de raison d’Etat qu’il y a de Pères de famille. Le vocabulaire s’enrichira d’autant, puisque même à Rome, qui n’est plus monarchique, on désignera encore de nombreux “Pères de la Patrie”. Le vocabulaire n’est jamais anodin.

Il y a là, on le remarque aussitôt, quelque chose d’une pathologie mentale. Aux spirituels, je suppose, il n’échappera pas le côté vain, inutile, orgueilleux de la manoeuvre de l’héritage. Aux matérialistes, je l’espère, l’inanité de celle-ci paraîtra encore plus évidente: quand on est mort, on est mort.

Alors qui peut y croire, hors les matérialistes et les spirituels? Il reste les religieux, dont la seule préoccupation est la perpétuation et la conservation de ce qui existe dans leur petit présent.

Que reste-t-il alors à l’héritage pour se justifier dans un système économique juste?

Les libertariens le justifient d’un trait: son utilité. Selon eux (je me réfère à Henri Lepage, dans son livre Pourquoi la propriété, qui en résume bien l’idée), l’héritage entraîne l’accumulation de capitaux tels qu’ils permettront la réalisation de projets qui, sinon, n’auraient pu se faire en dehors de la construction injuste des Etats.

On ne peut, dans ces lignes, que s’accorder sur le caractère injuste des Etats.

Cependant, nous ne pouvons permettre de laisser croire qu’il n’existe comme possibilités à, par exemple, l’établissement d’une ligne ferroviaire, ou la construction d’un pont digne de ce nom, que le capital privé et le capital d’Etat.

Le capital n’est pas le seul moteur du génie humain, même s’il est sans doute le plus puissant, ce qu’il est difficile de nier. Il n’est pas malaisé d’imaginer des systèmes de coopératives et de mutuelles horizontales vouées à la construction collective de structures complexes et élaborées. Il est possible qu’aucune de celles-ci n’aura l’idée de fabriquer une pyramide, une cathédrale, le Christ Rédempteur de Rio ou un porte-avion, mais est-ce bien à cela que l’on distingue le génie humain? Ces artefacts sont-ils bien à même d’améliorer la condition humaine? Il suffit, en outre, de penser aux merveilles du monde du passé, de se souvenir qu’à part la Muraille de Chine et les Pyramides de Gizhé, elles ont toutes disparu. Que la Muraille fut construite par des princes mégalomanes, ou plutôt sous leur égide par des quantités invraisemblables d’ouvriers, et que son utilité est très discutable -en dehors d’être un agent de soumission du peuple. Que les Pyramides, elles aussi fruits de leaders mégalomaniaques qui auraient fait paraître nos tyrans du XXe Siècle pour des amateurs, ont également été construites par des milliers de travailleurs exploités, fort probablement esclaves, dans le seul but de pérenniser un pouvoir illégitime en le divinisant.

Que ces constructions témoignent de la vigueur de l’intellect de leurs architectes, de leurs ingénieurs, cela ne fait aucun doute. Que ces savants eussent été bien plus utiles à travailler au bonheur des hommes n’est pas moins certain.

Les constructions mégalomaniaques du passé, tout comme les projets fous du présent, tels que les lignes de trains à grande vitesse traversant l’Europe de part en part, alors que des voies plus traditionnelles existent déjà, ont peut-être plus de chance de traverser les millénaires que les humbles maisons collectivement réalisées dans des civilisations plus égalitaires. Pour autant, je ne peux croire que les cathédrales, les forteresses B-52 ou le Kremlin aient pu rendre les populations qui les ont vu construire plus heureuses.

Je n’ai aucun mal à imaginer, parce que cela s’est déjà produit dans le passé, des initiatives collectives vouées à la construction de réseaux d’irrigation, de routes carrossables ou de carrières de matière première. Avec la technologie d’aujourd’hui, ce type de réalisation peut se faire plus facilement, peut s’étendre à des choses plus complexes, nécessite moins de moyens et d’autres, autrefois inenvisageable sans un roi ou un Rockfeller, sont tout à fait possibles à la vigueur de coopératives entrelacées et se mettant d’accord sur des projets communs.

Avec pour effet qu’un projet de grande taille ne pourra plus se faire sans l’aval des populations concernées. On n’aura plus le creusement d’une voie de chemin de fer en dessous d’une montagne menaçant un environnement et des villages, ni des barrages gigantesques, réalisés pour le profit d’entreprises lointaines. On se concentrera sur des projets plus modestes, moins contraignants. Il est pratiquement certain qu’il ne pourrait plus y avoir de centrales nucléaires parce qu’elles nécessitent des structures verticales et autoritaires, incompatibles avec la démocratie participative.

Par contre, des ingénieurs engagés par des collectivités réduites organiseront des petites centrales de production énergétique adaptées aux localités, avec des moyens de communication susceptible de transférer écologiquement le surplus de ces masses d’énergie en réduisant les pertes au maximum, parce que ces pertes ne pourraient plus être encaissées ni par les Etats, ni par des compagnies d’assurance, ni par des entreprises qui feraient retomber leurs pertes sur les prix.

L’héritage aboli, c’est toute la structure sociale qui devra être repensée au bénéfice du plus grand nombre. Parce que l’on ne pourra plus favoriser individuellement ses enfants, on fera tout pour que ses enfants jouissent de la société la plus égalitaire, la plus juste et la plus prospère dans son ensemble possible.

Délire? Rêve? Fantasme?

Dernier tango à Davos

Friday, January 18th, 2013

On a tort de dire que les capitalistes ne savent pas se remettre en question. En fait, quelque part, on aimerait qu’ils le fassent… moins.
Je reçois dans ma boîte mail le dossier de l’Echo Week-end, à paraître, avec en tête le titre “Profil bas à Davos”. Tiens, peut-être un acte de contrition en projet sur les hautes montages de la finance et du pouvoir? Pour rappel, Davos est ce petit lieu cossu isolé dans les hauteurs helvètes où chaque année se réunissent les auto-proclamés maîtres du monde d’en bas (en attendant celui des cieux, naturellement); ceux-ci invitent dans leurs anneaux généralement l’un ou l’autre élu du peuple -les moins repoussants-, histoire de montrer qu’ils sont ouverts aux choses de la démocratie.

Une forme de consécration, de reconnaissance, pour ces valets. Bref…

Généralement, l’arrogance de “ceux de Davos” n’a d’égal que les mesures de sécurité qui entourent leurs réunions. Il est rare de trouver dans leurs discours des traces de compassion envers les syndicats, de sympathie pour les mouvements alternatifs ou d’ouverture à l’invite des paysans sans terre. En général, leurs réunions se soldent par des appels à plus de liberté (d’entreprendre), moins de contrôle (sur les déplacements d’argent), ce genre de choses, et surtout des critiques aux auteurs de lois allant dans le sens inverse.

Croissance, dérégulation, privatisation sont les éléments de langage les plus agréables à ces précieuses oreilles.

Mais bon…

Par ces temps de crise, qu’il est de plus en plus difficile de n’attribuer qu’aux méchants gouvernements (qui sont méchants, de fait) ou aux sans-papiers, il fallait bien qu’ils admettent… mais quoi? On verra ça ce week-end… Ou plutôt, cherchons l’article sur le web, qui sait? Il est peut-être déjà en ligne. Tapotons “Profil bas à Davos”…

Ah ben non, pas d’article de 2013, mais… tiens… un article intitulé “Davos a adopté un profil bas”… On y lit:

«Plus personne ici (à Davos, donc) n’ose dire que, puisque c’est le business qui sauvera le monde, il ne faut pas gêner le business, explique un participant. Responsables d’entreprises et politiques sont bien obligés d’admettre certains dysfonctionnements de la mondialisation». Comme celui d’une finance globalisée, souvent pris en exemple à Davos, notamment par le Nobel d’économie, Joseph Stiglitz.

Participant samedi à une table ronde, il a pu dénoncer les méfaits d’une finance globale sans garde-fous, devant un parterre de patrons, sans être contredit. «Ces considérations n’auraient jamais eu droit de cité ici, il y a encore peu, estime le directeur général de l’Organisation internationale du travail Juan Somavia. Car avant, Davos était trop occupé à faire du business pour s’angoisser».

Oh ben ça alors.

Quelle audace dans les éléments de langage!

D’un article qui remonte à

2004

Et oui…

9 ans plus tard, Davos repart-il à la pêche aux indulgences?

Ze Marché of ze Nations

Monday, September 10th, 2012

Après Johnny, le “Johnny national” des Français et des Belges, qui fut pourtant longtemps plus étatsunien qu’autre chose, c’est au tour d’un autre pauvre privilégié de la vie de venir demander la nationalité belge, un certain Bernard Arnault, l’homme le plus riche d’Europe, LVMH-man, l’un de ces hommes qui murmurent à l’oreille des présidents, tous partis confondus.

Dans le Canard Enchaîné de cette semaine, page 4, le non-lecteur de la Tribune ou des Echos apprend qu’il pourrait bien devenir moins intéressant pour un Français de mourir en Suisse, à partir de 2014, car le pays par excellence de l’évasion fiscale (bon, avec le Luxembourg, les Iles Caïmans, Gersey, le Liechtenstein, Monaco, Andorre, et une bonne cinquantaine d’autres destinations amusantes) pourrait en venir à taxer les successions comme en France suite à un accord avec son grand voisin.

En Belgique, une information sur un possible arrangement entre la Suisse et la Belgique concernant le secret bancaire et la taxation de capitaux discrets de certains de nos compatriotes a fait un petit buzz cette semaine. Mais comme Reynders n’est plus ministre des Phynances, il est possible que le côté un peu trop “One shot” de l’affaire, porteur électoralement, ne séduise pas tout le monde -mauvais joueurs!

Et on ose dire que le système n’est pas libéral

Qu’est-ce que le libéralisme, sinon la possibilité pour le consommateur de choisir à son gré le produit qu’il désire sur un marché ouvert, en fonction du prix, des conditions, des contraintes? Si je veux acheter une voiture, sur un marché libre, en effet, je dois considérer son prix, ses qualités propres, ses défauts, mais aussi les conditions de vente: la garantie qui l’accompagne, par exemple, mais également les conditions de financement ou les conditions de reprise, bref, plein de choses.

L’intervention des Etats dans ces conditions joue aussi: il arrive que, pour relancer l’économie, un Etat décide de réduire temporairement une taxe sur un produit (le carburant par exemple) ou de proposer de meilleures conditions de reprise de véhicules anciens. Le consommateur averti -et dans un marché libéral idéal, le consommateur est averti- profitera de ces moments également. Donc, le temps devient aussi un facteur à considérer sur le marché de la consommation. Quelque part, l’Etat étend le marché libéral au-delà de l’espace, dans le temps1. Le “lieu” du marché avance dans la quatrième dimension.

Avec la mécanique quantique et la théorie des cordes, qui sait où le marché s’arrêtera…

Ceci pour rappeler que l’Etat, loin d’être un obstacle au libéralisme, en tant qu’acteur agissant sur le marché (que le consommateur, comme le producteur, le distributeur, le vendeur, doit considérer), au contraire, l’entretient, fait jouer les axes de la loi de l’offre et la demande. Geindre sur l’Etat sous prétexte qu’il serait un frein au marché est de la dernière des hypocrisies. Au contraire, l’Etat augmente les facteurs de décision, propose des arguments dynamiques au marché lorsque celui-ci a trop tendance à s’endormir.

C’est l’Etat qui ouvre les vannes de l’immigration, quand les entrepreneurs ont besoin de main-d’oeuvre corvéable et d’un matelas de chômeurs officiels, ou qui les ferme, non pas tant pour réduire ce matelas que pour clandestiniser les nouveaux arrivants pour des raisons aussi économiques que politiques.

C’est aussi l’Etat qui relance les investissements, par le jeu des Partenariats Public-Privé ou par les guerres qu’il provoque un peu partout dans le monde. Sans l’Etat, toute une série de grands chantiers n’auraient pas vu le jour, car le privé, qui aime la sécurité, n’aurait pas osé les entreprendre. Ce qui explique aussi le jeu de balancier entre les privatisations et les nationalisations qui, loin d’être purement idéologiques, suivent également des trajectoires mercantiles, l’Etat intervenant plus souvent lorsque les acteurs privés n’en peuvent mais, ou qu’ils ont besoin d’un coup de pouce par manque de capitaux -après tout, une nation, c’est un très, très vaste capital disponible et qu’il n’est pas inintéressant d’exploiter, mais… il ne faut pas que ça se voie trop…

C’est aussi l’Etat qui joue des coudes pour favoriser -ou non- les entreprises “nationales” (expression bien comique quand on sait que le capital se fiche des frontières), dans un souci certes électoral, mais surtout parce que l’Etat, en tant que facteur agissant sur l’économie, est le lieu d’un marché d’influences très important: avoir un pied, un bras, ou plus, au sein du législatif, ou mieux de l’exécutif, c’est, après tout, un actif au sein de son capital, c’est, pour une entreprise, aussi important que d’avoir des liquidités disponibles ou des biens immobiliers.

Lorsqu’une nation propose de meilleures conditions de vie aux grandes fortunes de ce monde, celles-ci se posent la question: vaut-il la peine de m’exiler pour rejoindre d’autres foyers? Autrement dit, l’investissement de l’ensemble des formalités, en plus du déménagement sera-t-il amorti par les avantages que je trouverai en traversant la frontière et en m’installant à Bâle ou à Uccle? C’est exactement ce genre de raisonnment que se font ces grandes fortunes, et c’est exactement ce genre de raisonnement que l’on se fait lorsqu’on hésite entre conserver sa bonne vieille guimbarde qui consomme un peu trop ou acheter le dernier outil technologique à consommation hybride (qui, par ailleurs, ne préservera guère plus l’environnement que si on avait gardé la vieille, mais nous sortons du sujet). Si vous n’avez pas de voiture, reportez le même raisonnement sur vos récentes hésitations concernant tel outil de communication -téléphone portable, netbook, tablette, que sais-je? C’est exactement la même idée: la France, pour Bernard Arnault, c’était à ses yeux un gros portable en bout de course, et il a décidé de s’offrir la dernière tablette, parce qu’au fond, son utilisation lui reviendra moins chère.

En quoi sortons-nous des principes du libéralisme?

Eclairez-moi, car je ne vois pas…

  1. Oui, je sais, le temps était *déjà* une dimension économique sans l’Etat, oh, on chipote. []