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12 heures d’affilées dans la constitution

Friday, December 15th, 2017

Le Brésil s’étant débarrassé de ses immondes leaders populistes gauchistes communistes barbus et enjuponés, il peut désormais libéraliser à outrance (mais progressivement) son économie.

Tout le monde le réclame: les patrons de l’agrobusinness, les patrons de la grande distribution, les patrons des mines, les patrons de la construction…

Mais qu’ils ne s’inquiètent pas: c’est en marche.

Les services dans la grande distribution de deux des plus grandes chaines du Brésil ont adopté la nouvelle législation qui leur permet d’imposer à leurs employés douze heures de travail continues, pour autant qu’elles soient suivies de 36 heures de repos et que le nombre d’heures de travail mensuelles ne dépasse pas la quantité légale1.

Cette nouvelle législation a été reconnue comme constitutionnelle par le Tribunal Suprême Fédéral, le même qui s’est engagé frontalement contre le pouvoir des deux derniers présidents, Luis Ignacio Lula da Silva et Dilma Rousseff.

On ne le sait peut-être pas assez mais, jusqu’à l’année dernière, le Brésil faisait figure de bon élève en terme de progrès social à l’échelle du continent sud-américain, et de manière générale dans l’ensemble des pays émergents. Désormais, à moins d’un sursaut populaire, le libéralisme économique a repris les choses en main… Seulement le libéralisme économique?

Le libéralisme est-il soluble dans la démocratie?

Le libéralisme est une idée politique, me disent certains amis, qui encadre la démocratie et la permet. C’est le libéralisme politique qui a permis, me répète-t-on à l’envi, la liberté d’expression, par exemple, mais aussi la participation politique, le développement de l’égalité des femmes et des hommes ou la tolérance religieuse.

Il n’y a là qu’une demi-vérité, qui en fait un demi-mensonge.

Le libéralisme politique existe en tant qu’idée politique depuis Smith, Locke et Montesquieu; on peut la faire naitre encore plus tôt avec la pratique des Hanses ou des républiques italiennes de Gênes et Venise, voire dans les idées de Cicéron, mais disons que ce sont ces penseurs des environs de 1700 qui en sont les véritables pères fondateurs.

Cependant, l’ouverture à la tolérance, à l’égalité, à la participation politique ne se trouvaient que de manière empirique dans l’esprit de certaines personnalités ou, par à-coups seulement, dans certains écrits et de manière partielle et limitée 2. On ne trouvera que très rarement des personnalités pour défendre le droit aux femmes à participer à la vie politique 3, surtout dans les droits “libéraux” britannique ou français, par exemple. Les minorités religieuses n’ont que très imparfaitement le droit à la liberté d’expression jusqu’au XXe Siècle, et on peut nettement parler d’inégalité à cet égard jusqu’à nos jours dans de nombreux pays qui se targuent de libéralisme, à commencer par la minorité non-croyante. Il est toujours mal vu d’être athée aux Etats-Unis d’Amérique et les sondages à cet égard sont éclairants: la plupart des Etatsuniens préfèrent que leur fille se marie avec un Juif ou un noir-Américain plutôt qu’avec un athée.

Il fallait sans doute le développement du matérialisme, notamment à travers les progrès scientifiques, mais aussi les idées socialistes, pour que l’égalité des droits des femmes et des minorités philosophiques se développe. Quant à l’esclavage, il faut reconnaitre que son abolition a mis du temps à percer dans les esprits libéraux, et que certains y retourneraient volontiers, insinuant qu’un homme est tout à fait libre de choisir de se vendre jusqu’à la dernière goutte de sa sueur -sinon de son sang…

Je me souviens avoir suivi avec bonheur, vers 2003 ou 2004, une exposition sur l’anarchisme présentée et développée par la professeure Anne Morelli, qui montrait que les idéaux de mes ancêtres idéologiques4 étaient devenus en grande partie réalité: l’égalité des droits entre les hommes et les femmes, un enseignement sans punition corporelle, la laïcité sur la place publique, la défense des droits des travailleurs, l’expression publique des non-possédants: tout cela, le libéralisme, au XIXe Siècle, n’en voulait pas. Et, en réalité, il préférerait encore s’en passer. C’est la lutte sociale, ce sont les idées socialistes et libertaires qui les ont poussées du bas vers le haut.

Le libéralisme politique n’est pas une garantie d’égalité des droits: le droit privé qui lui sert de base est resté un droit patriarcal et inégalitaire qui ne s’est fissuré qu’au contact de la réalité matérialiste sociale. C’est le matérialisme socialiste qui a poussé notamment vers le suffrage universel, qui n’avait jusqu’alors pas du tout été considéré comme une option acceptable par les élites libérales.

Il fallut attendre aussi les années 1970 pour que les femmes soient juridiquement les égales des hommes en Belgique, par exemple, et nous savons que le libéralisme politique n’a toujours pas établi une égalité stricte notamment en terme de traitement salarial ou de considération par rapport au travail. La longue lutte pour le droit d’accès aux urnes des femmes ne s’est achevée en Occident qu’en 1971, en Suisse. Et pourtant nous reconnaitrons sans doute tous que la Suisse est l’un des pays les plus libéraux qui soient. Non?


On oppose encore trop souvent égalité et liberté.

Quant à l’égalité des droits des personnes issues de minorités raciales, ethniques, nationale, d’origine ou quel que soit le mot que l’on utilise pour les désigner, elle met aussi du temps à trouver sa réalité. Le fait est que les tenants du libéralisme politique profitent largement de la mise en concurrence entre les différentes composantes de la population qu’ils ont contribué à diviser.

Les haines intraclassistes, surtout en bas, y sont encouragées afin de contenir la lutte sociale.

Aujourd’hui que le socialisme recule un peu partout, le libéralisme politique ne fait pas mystère de ses velléités de réinstaller de la sauvagerie dans les rapports humains.

L’accès à la justice gratuite est restreint; demain, il sera sans doute nul.

La négociation paritaire patron-salarié, trop encadrée par les syndicats au goût des libéraux, se transforme peu à peu en négociation bilatérale, plus libérale, parce que fondée sur un rapport d’égalité apparente stricte, ce qui affaiblit d’autant la position du salarié, puisque celui-ci est généralement moins au fait de ses droits que le patron ou que les conseillers de celui-ci. Cette tendance est particulièrement visible en France depuis l’instauration de la loi ElKhomri(-Macron).

On voit d’ailleurs se développer un schéma identique au niveau international avec l’augmentation des négociations bilatérales entre états, ce qui ne peut qu’affaiblir la position des états les moins forts.

C’est cela le libéralisme politique.

La démocratie est-elle soluble dans le libéralisme politique?

Oui, mais, sans le libéralisme, pas de presse libre, pas d’expression libre!

Où a-t-on vu cela? La presse est apparue au XVIIe Siècle, avec les gazettes françaises et britanniques -elle n’a donc pas eu besoin du libéralisme politique pour apparaitre; la censure y était dramatiquement forte, naturellement, mais celle-ci resta réelle jusqu’au XXe Siècle -alors que le libéralisme politique domine depuis cent cinquante ans.

Se souvient-on de la censure qui frappa Hara Kiri le lendemain de la mort du général de Gaulle? Et pourtant, c’est à un gouvernement très libéral, celui de M. Pompidou, que nous la devons.

Si la censure n’est plus aussi forte qu’auparavant, nous pouvons constater régulièrement la pratique de l’auto-censure dans une presse dont les petits soldats sont de plus en plus impuissants par la précarité de leur situation. Un journaliste indépendant est un journaliste crève-la-faim. Internet permet de contourner partiellement cette donne, mais de nombreux journalistes de qualité en sont réduits à la soumission ou à la marginalisation. Et en attendant c’est l’information concrète qui en souffre5.

A nouveau, il n’y a pas de corrélation entre libéralisme politique et liberté.

Le libéralisme politique s’accommode fort bien de restrictions de libertés. Nous le voyons encore aujourd’hui avec la multiplication des mesures d’exception pour cause de terrorisme. La situation est certes grave, mais elle l’est beaucoup moins, objectivement, que dans les années 70 et 80, lorsque nous risquions réellement en raison de la situation politique une guerre mondiale sur un simple coup de sang de l’un ou l’autre des dirigeants étatsunien ou soviétique.

Aujourd’hui, ce risque n’existe que parce que le libéralisme politique a permis l’élection d’une personnalité qui jouissait précisément de l’ensemble des libertés d’expression -et d’action- que ce mouvement d’idée revendique, sans aucune restriction. Lui et son alter ego démocrate, Madame Clinton, se sont retrouvés seuls candidats possibles d’une élection complètement anachronique aux yeux de n’importe quelle personne soucieuse de démocratie qui surgirait d’outre-espace et qui se poserait la question: comment se fait-il qu’un tel système se prétende démocrate? Comment se fait-il que deux fraudeurs, menteurs notoires, criminelle de guerre pour l’une, homme d’affaires sans scrupule, failli à plusieurs reprises et totalement en contradiction dans ses actes par rapport à ses paroles lors de sa campagne électorale pour l’autre puissent prétendre au poste élu considéré le plus important dans le monde? Précisément parce que la raison et les intérêts du plus grand nombre ne sont pas respectés par le libéralisme politique: ces intérêts ne sont pas poussés par l’inégalité réelle entre les citoyens, une inégalité qui existe du fait du capital économique, social et culturel des êtres humains, entérinés par le libéralisme politique; quant à la raison, elle n’a pas de poids face à la sacro-sainte propriété privée et à la liberté d’enrichissement sans limite.

Dans le même temps, l’auto-proclamée “Communauté internationale” a pu accepter et reconnaitre successivement un grand nombre de coups d’Etat ou d’élections truquées6, ainsi que leurs résultats; les mêmes Etats supposés libres sont alliés à certaines des pires dictatures actuelles, notamment au Moyen-Orient ou en Extrême-Orient, sous prétexte d’intérêts globaux, mais sous couvert d’intérêts privés. Le libéralisme politique a bon dos.

L’application des idées de Locke, Montesquieu et Smith, toute bonne foi mise à part, signifie en réalité la confiscation du pouvoir par une élite (élue) dans un système qui se prétend démocratique 7, qui se qualifie de libéral, et qui a réussi le tour de force de faire avaler à la plupart des têtes pensantes que cette situation est belle et bonne. A moins qu’elles ne s’en accommodent.

La réalité, c’est que les poussées réellement démocratiques qui ont eu lieu au cours de ces deux cents à trois cents ans, au sein de systèmes politiques qualifiés de libéraux, venaient et viennent toujours de la rue, de la pression sociale, des organisations les plus horizontales possibles8. Sans pression sociale, il n’y a pas de progrès social, il n’y a pas d’égalité. Et sans égalité, la liberté est un luxe de possédant. Le libéralisme politique refuse de reconnaitre ce fait.

Ou plutôt, il prétendra le reconnaitre, mais seulement dans un droit hypocrite, qui permettra progressivement à tout un chacun d’accepter un contrat de travail inique, en toute liberté, dans une situation d’inégalité manifeste, mais béatement niée dans le marasme glauque de “l’égalité des chances”.

Comme si la nécessité quotidienne de manger aujourd’hui n’existait pas. Comme si demain vous n’accepterez pas de travailler douze heures par jour si c’était la seule possibilité qu’il vous reste pour nourrir votre famille.

  1. Voir ici. Voir aussi mon précédent article ici, ainsi que l’article de ce mois dans le Monde Diplomatique signé par Anne Vigna. []
  2. L’esclavage, chez Say, est mollement combattu (il l’encourage circonstanciellement); chez Montesquieu, qualifié de “contre-nature”, mais “fondé sur une raison naturelle”; chez Smith, déconsidéré pour des questions d’efficacité. Cf G. VINDT, Les grandes dates de l’histoire économique, Alternatives Economiques, 2009, p. 146-149. []
  3. Condorcet et Olympe de Gouges défendaient ce droit, mais en même temps le conditionnaient au cens, ce qui le réduisait à une femme sur cinquante. Quant à Robespierre, il avait préconisé un système électoral fondé sur les traditions locales qui se basaient souvent sur le “foyer” comme base électorale, incluant donc automatiquement des femmes; Cf. Florence Gauthier ici. []
  4. Oui, oui, je suis, je reste anarchiste. []
  5. Ce sujet mériterait un long développement. Je vous renvoie aux sites d’Acrimed, de Les-Crises, du Monde Diplomatique, mais aussi de NordPresse, par exemple, et parmi nombre d’autres. En Belgique, nous manquons sans doute de structures de vlogs et de sites indépendants capables de se financer pour nous informer professionnellement; ce défi est particulièrement complexe en raison de la petite taille de notre pays et de la faiblesse de sa population francophone. []
  6. A suivre encore la situation actuelle au Honduras. []
  7. Ceci est d’ailleurs clairement revendiqué par Tocqueville. []
  8. Même si une horizontalité totale parait impossible aux yeux de Lordon. Encore une discussion à reprendre. []

Brésil, un petit état des lieux en cette fin d’année 2017

Wednesday, October 25th, 2017


Non, ce n’est pas un vampire pris à la lumière du jour, mais l’actuel président du Brésil, Michel Temer.1

Imaginons qu’un acteur de films pornographiques vienne un jour dans un programme de variété quelconque expliquer qu’il a profité d’un bon moment dans les coulisses pour avoir une relation sexuelle avec une chanteuse ivre qui ne se rendait compte de rien… Rires sur le plateau et, peu après, l’acteur est invité par un ministre pour une franche discussion sur d’autres sujets…

Scénario complètement fou? Délire d’auteur de séries sans intérêt? C’est pourtant exactement le fil d’un fait réel au Brésil, même si j’ai changé la profession de la chanteuse; la victime était une prêtresse de Candomblé2 en état de transe lors d’un rite religieux, et non une chanteuse rencontrée dans les coulisses de l’émission.

Qu’importe: tout le reste est exactement tel que je viens de le raconter: le ministre de l’éducation du gouvernement de Michel Temer, Mendonça Filho a reçu l’acteur qui s’était vanté de ses exploits, pourtant criminels, à la télévision, ce qui est également, en droit brésilien, un crime.


A gauche, Alexandre Frota, en compagnie, au centre, du ministre de l’éducation Mendonça Filho à qui il a “pu donner des idées pour le pays qu’il aime”. Cliquer sur la photo pour agrandir.

L’ancienne ministre des droits des femmes sous le gouvernement de la présidente Dilma Rousseff a désavoué publiquement à la fois l’acteur et le ministre, qualifié l’attitude de Frota d’apologie du viol et a été condamnée à verser à ce dernier 10.000 R$ au titre de dommage moral. Il semble qu’abuser d’une femme qui n’est pas en état d’approuver ou de refuser un acte sexuel ne soit plus un viol au Brésil.

Aux dernières nouvelles, la décision vient d’être inversée en appel. Pour autant, la culture machiste du viol, admise par les mâles blancs descendant des esclavagistes (Le Candomblé est d’ailleurs culturellement très attaché aux esclaves arrivés sur le sol brésilien) a de beaux jours devant elle. Cet épisode, qui est loin d’être un accident isolé, illustre la pente glissante sur laquelle se trouve le Brésil depuis la chute de Dilma Rousseff, dite Dilma, et de son prédécesseur Luis Ignacio da Silva, dit Lula. Non pas que la situation était idéale, entre 2002 et 2016, mais les gouvernements d’alliance travailliste étaient parvenus à inverser quelque peu la tendance générale de l’impunité des riches et de la punition des pauvres au Brésil.

J’étais un opposant du gouvernement, lorsque je vivais au Brésil (entre 2007 et 2011), mais pour les raisons diamétralement opposées à celles des hommes blancs et riches qui les ont renversés -car, désormais, avec la condamnation en première instance de l’ancien président Lula, ce n’est plus seulement Dilma qui a été renversée, mais aussi le favori annoncé des prochaines élections, en 2018, si jamais elles ont lieu, qui ne pourra s’y présenter. J’étais un opposant car j’estimais que le gouvernement brésilien avait une occasion en or d’en faire beaucoup plus pour les pauvres, les noirs, les indiens, les femmes, bref toutes les minorités. Fatigue du compromis de ma part, sans aucun doute. Le fait est que Lula et Dilma gouvernaient en collaboration avec des partis conservateurs dont ils ne parvenaient pas à se dépêtrer. Ce sont ces partis qui se sont ensuite débarrassés de Dilma l’an dernier et qui tentent d’emprisonner maintenant Lula.

Les manifestations jaunes et vertes peuplées de blancs bien éduqués qui désiraient ne plus devoir payer les cotisations sociales de leurs employés domestiques (2015-2016) (Rovena Rosa/Agência Brasil). Cliquer sur la photo pour agrandir.

Les responsables du coup d’État parlementaire de l’an dernier sont globalement liés à cette caste bien (peu) pensante, grand bourgeoise, qui ne représentent et ne servent qu’eux-mêmes et leurs petits cercles d’amis: les énormes exploitants agricoles, les hyperaffairistes3 , les religieux tant catholiques que protestants4 et, bien sûr, leurs partenaires étrangers, exploitants miniers, acheteurs de bovins, de céréales et autres biens primaires, grandes entreprises pétrolières, sans oublier les diplomaties européennes et américains qui commençaient à se fatiguer de la caution démocratique des BRICS.

Ce ne sont que grands pas en arrière successifs qui se multiplient, depuis que Michel Temer, l’ancien vice-président de Dilma, accablé pourtant par les affaires de corruption bien plus que la femme grâce à qui il a obtenu ce poste, a pris les rênes du pays, sous la double pression d’une opinion publique qui le rejette en masse5 et de ses “amis”, qui ont contribué à le mettre où il est et qui le menacent sans cesse d’une nouvelle procédure d’empêchement s’il n’obéit pas à leurs revendications6. Michel Temer, bien heureux d’être encore au sommet de l’Etat, est en réalité entre les mains des milieux parlementaires qui attendent de lui qu’il défende tous les reculs sociaux et environnementaux de leurs différents programmes.

Les droits du travail reculent désormais. Ainsi, les maigres acquis des employées et des employés domestiques, qui étaient au centre des indignations des manifestants blancs anti-Dilma l’an dernier, lesquels se plaignaient de devoir payer les droits sociaux de leurs bonniches. La plus grande partie des personnes concernées sont des femmes, et la moitié d’entre elles sont noires. Certaines parvenaient à envoyer leurs enfants dans les mêmes écoles que celles des enfants de leurs patrons sous Lula et Dilma. “C’est ça qui incommodait l’élite blanche”, dénonce la rappeuse Preta Rara.


Cette photo, symbolique, représentant un couple de manifestants anti-Dilma accompagnés par leurs enfants en landau poussé par la gouvernante sous-payée, a fait le tour de la toile brésilienne peu avant les Jeux Olympiques de 2016.

Par ailleurs, les droits des populations les plus faibles baissent et les agressions à leur encontre se multiplient: quilombolas, favelas, mais aussi populations indiennes périphériques sont constamment agressées. Ainsi les normes de travail esclavagiste définies par la loi ont été redessinées par une circulaire à l’avantage des, hm, employeurs et la chasse aux esclavagistes a été restreinte.

On se figure difficilement, vu d’Europe, ce qu’est la situation des travailleurs non protégés au Brésil. Les luttes syndicales sont certes possibles dans les villes et les centres industriels, mais la situation est bien différente pour les travailleurs isolés (tels que les employées et employés domestiques), dans les petites villes et les centres de production éparpillés sur toute la géographie du pays. La circulaire émanant du ministère du travail, dont je parlais plus haut, est tombée récemment dans le débat public: une cour de justice chargée de s’assurer de la bonne constitutionnalité des lois a retoqué le texte, mais le ministre Nogueira le maintient car, selon lui, il clarifie le travail des contrôleurs. Un grand nombre d’observateurs extérieurs estiment que ce texte rapproche le Brésil de la période qui a précédé l’abolition de l’esclavage et on se demande parfois jusqu’où ce gouvernement -adoubé, dois-je le rappeler, par la “communauté internationale” (enfin, les USA et l’UE)- sera capable d’aller.

Le président lui-même s’est récemment exprimé sur le sujet de manière parfaitement honteuse selon des normes purement libérales, si on y songe7.

Qu’on ne s’y trompe pas: même sous Lula ou Dilma, il ne faisait pas bon être noir, indien, pauvre, femme, etc. C’est évident. Mais les choses soit allaient vers un mieux progressif, soit stagnaient péniblement. Aujourd’hui, la contre-attaque, une espèce de Contre-Réforme conservatrice, issue des partis notoirement libéraux conservateurs (PSDB, PMDB, DEM, etc.8 ) et de leurs affidés plus petits, y compris du ridicule parti de madame Marina Silva, la célèbre caution verte, coincée dans ses idées évangéliques conservatrices, et dont l’attitude déçut à plus d’un titre l’an dernier, cette Contre-Réforme tente d’écraser le plus fort et le plus vite possible tout ce qui a pu être construit durant les “années PT”. Nous en sommes peu informés en français. Il est vrai que nous avons tant de distractions de notre côté: n’est-il pas plus amusant de condamner le chavisme et l’attitude des Russes, de l’Iran et de la Corée du Nord que de dénoncer ces merveilleux sociaux-démocrates du PSDB de retour aux affaires au Brésil?

Dans la ville de São Paulo, qui est celle que je connais le mieux, la situation s’est considérablement dégradée avec l’arrivée d’un “homo novus”, une espèce de météorite macro-trumpienne, un mélange de Justin Trudeau et de héros de téléréalité, le nouveau prefeito (maire) de la ville, João Doria; ancienne star de la télévision, entrepreneur à succès, présentant beau, faisant jeune, Doria est arrivé à la politique -en apparence- tout dernièrement, gagnant en 2016 la première élection à laquelle il participait. Il est devenu, dans les faits, un des hommes les plus puissants du pays, puisque São Paulo est le moteur financier et l’une des principales locomotives industrielles du Brésil.


Apprenez à connaitre son visage: vous risquez de le voir souvent à partir de 2018, si Lula ne peut pas se présenter. Cliquez pour agrandir l’image (si vous l’osez).

Son parcours n’a pourtant rien d’hasardeux: il influait déjà dans l’ombre sur la politique du pays et son carnet d’adresses dans les milieux libéraux conservateurs est gigantesque. Sa présence continue dans les médias devrait rappeler les belles heures des élections françaises de 2007 et 2017. Ses positions politiques affichées charrient le chaud et le froid: favorable au mariage homosexuel mais opposé à l’avortement, plutôt ouvert au désarmement de la population mais contre toute tolérance sur la question des drogues, c’est en réalité une machine à suivre les indicateurs de l’opinion publique. En réalité, dès qu’il est arrivé à la tête de la ville, son regard s’est porté vers le Planalto (la résidence présidentielle) qui a probablement été dès le début son objectif.

Critiqué même à l’intérieur de son parti, surtout par certains caciques, pour sa gestion atypique, il contre-attaque sans pitié et se moque de ces anciennes figures, dont il a pu se servir, mais qu’il peut désormais jeter. Il s’est récemment distingué sur un sujet particulièrement audacieux: avec l’aide d’une organisation plutôt nébuleuse, la Plataforma Sinergia, manifestement liée aux entreprises de reconquêtes catholiques des âmes perdues au bénéfice des églises protestantes évangéliques, João Doria, lui-même catholique, a proposé le développement du projet “Farinata”, dont l’objectif est de nourrir les habitants trop pauvres de São Paulo.

Jusqu’ici, évidemment, on ne saurait trop l’y encourager. Mais tout est dans le “comment”. La Plataforma Sinergia se propose de rassembler tous les invendus des bars, restaurants, supermarchés, etc. sur le point de passer la date limite de péremption, d’en faire des espèces de biscuits uniformes aux qualités nutritionnelles douteuses et de les distribuer gratuitement. Selon Doria, la ville remplirait ainsi son devoir civique d’éviter la mort par inanition de ses concitoyens les plus démunis, et ce pratiquement sans coût pour les contribuables. On pourrait même arguer d’un avantage environnemental par dessus le marché.

Je vous laisse juge de la pente sur laquelle ce bienfaiteur d’un nouveau genre nous propose de glisser.


Comment ça, j’exagère?

Le même Doria fait partie d’une clique de super-riches qui préparent les prochaines élections avec un “Fonds citoyen” alimenté par de l’argent venant de grands entrepreneurs et chargé de soutenir le prochain candidat présidentiel qui défendra leurs intérêts.

Cette information est encore relativement discrète et peut-être ne lui accorde-t-on pas toute l’importance qu’elle pourrait avoir. Il s’agit sans doute de la parade à une éventuelle sortie judiciaire favorable à Lula, qui pourrait, dans ce cas, se présenter à nouveau. Or, l’ancien président, surnommé par ses adversaires “la grenouille barbue”, est toujours le favori de la population brésilienne dans les couches les moins aisées, et les riches n’ont pas encore trouvé le moyen de les empêcher de voter.

C’est encore Doria qui avance l’idée de “vendre” le nom de certains quartiers de la ville -un avant-goût, sans doute, des baptêmes lucratifs de parcs, bâtiments publics et stades de football. Après tout, ce genre de phénomène existe déjà à travers le sponsoring d’événements sportifs. Doria ne ferait qu’étendre ce phénomène à des lieux publics. Un petit pas vers la privatisation des espaces théoriquement non aliénables…

On pourrait encore en rajouter sur le bonhomme, qui a fait passer à la trappe de nombreux acquis du précédent mayeur de la ville. Mais je vous sens un peu absent.

Ce petit mot juste pour vous dire que, non, la situation ne s’est pas stabilisée au Brésil après le coup d’Etat de 2016… Elle empire constamment.

  1. Source: le blog de Sakamoto, un excellent bloggueur, journaliste critique de gauche. []
  2. Une religion syncrétiste moyennement importante, mais culturellement appréciée au Brésil. []
  3. Qui ne gagnent de l’argent qu’en grande partie grâce à des politiques monétaires et bancaires injustes palliant leur incompétence globale en matière économique. []
  4. Evangélistes, principalement, mais pas seulement. []
  5. Il n’a jamais été élu pour lui même, mais en “ticket”. []
  6. La réalité, c’est que les “hommes riches blancs” qui occupent le pouvoir judiciaire actuellement tiennent les “hommes riches blancs” qui occupent les deux autres pouvoirs. La connivence n’exclue pas la concurrence et la soif de pouvoir. Il y a une véritable double force de complicité de classe et de concurrence féroce entre les individus qui occupent les postes de pouvoir au sein de l’exécutif, du législatif et du judiciaire. Les rares personnalités sincèrement préoccupées par l’intérêt général ne sauraient servir de caution pour toutes les autres []
  7. Voir à ce sujet divers articles du blog de Sakamoto; par exemple ici. Même l’ancien président Fernando Henrique Cardoso a souligné le caractère honteux de l'(in)action du président. []
  8. Pour un petit topo sur les partis qui n’a pas trop vieilli, voir ici. []

ôbinouiyatrodavions!!

Sunday, September 17th, 2017

Il y a trop de beaucoup de choses…

Evidemment qu’il y a trop d’avions…

avions

Il y a trop de voitures, et pas assez de trains; trop de camions, aussi… Peut-être devrait-on repenser la construction de canaux? Je ne sais pas…

Il y a trop d’écrans, et plus assez de lecteurs… Et quand ils lisent, il y a trop d’Amélie Levy et d’Eric-Emmanuel Musso, et pas assez de Chalandon, d’Enard, de Carrère, de Saramago…

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Il y a trop de gens qui trompent sur Rousseau et Robespierre, et pas assez qui ont lu un discours entier de Jaurès.

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Il y a trop de franchises, il y a trop d’entreprises qui ont leur siège trop loin des lieux de production; il y a trop de bourses et pas assez de banques publiques; il y a trop de travail et pas assez de partage du travail; il y a trop de métiers débiles et inutiles, et pas assez de cordonniers; il y a trop de commerciaux et pas assez d’artisans; il y a trop de profs de droite, même dans les petites écoles.

sysiphe

Il y a trop de méritocratie et pas assez de mérite chez les vainqueurs; il n’y a d’ailleurs pas assez de reconnaissance de ce qu’ils doivent de la part de ces derniers; il y a trop d’argent dans l’excellence et pas assez dans l’éducation populaire; il y a aussi trop de viande consommée et pas assez de nourriture produite sur notre sol; il y a trop de maisons vides et pas assez d’initiative pour abriter les sans-toits.

Il y a trop de contrôle, et pas assez d’autonomie; il y a trop d’échanges commerciaux et pas assez d’échanges humains; il y a trop de foi dans l’Union Européenne, et pas assez dans la démocratie; il y a aussi trop d’OTAN et pas assez d’ONU; il y a trop de gens qui ont une opinion sur l’Amérique Latine, et pas assez qui ont été voir ce que c’est que de vivre dans une favela; il y a trop de gens qui ont fait un “trip” dans le tiers-monde et pas assez qui, suite à ça, ont remis les logiques libérales en question; il y a trop de gens qui font des petits coeurs et pas assez qui pensent avec leur tête.

justin

Il y a trop d’argent et pas assez d’égalité; il y a trop de liberté d’entreprise, et pas assez de décisions collectives sur l’économie; il y a trop de libéralisme, et trop peu de gens qui le remettent en question; pourtant, il y a plein de sales gauchistes qui n’attendent qu’une seconde de votre attention pour vous rappeler les principes de base d’un bon gros socialisme vrai de vrai, bien saignant (mais pas bleu, pas à la sauce Onkemotte); il y a trop de gens qui veulent régler UN problème du capitalisme, alors que c’est LE capitalisme qui doit disparaitre.

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Il y a trop de bobos et pas assez de gens qui lisent Jacquard, Ziegler, Bonfond, Gueuens, Lordon ou pour s’inspirer un grand coup, Louise Michel, Emma Goldman, Kropotkine et le vieux Marx; il y a trop de gens qui ont cessé de se dire à gauche, et pas assez qui comprennent ce que cela signifie; il y a aussi trop de gens qui pensent qu’il suffit d’embrasser la cause d’une minorité pour se croire à gauche, alors qu’il y a plein de libéraux qui sont d’accord pour la même cause; il y a décidément trop de gens qui parlent en novlangue, et plus assez qui connaissent le sens des mots; il y a trop de gens qui hurlent au fascisme et pas assez qui comprennent ce que ça veut dire.

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Il y a trop de gens qui lisent le Soir, le Guardian ou Libé en pensant que ce sont des journaux de gauche, et plus assez qui lisent le Monde Diplo; il y a trop d’adeptes de Mani et pas assez de La Boétie; il y aura trop de gens qui critiqueront une ligne de ce texte et pas assez qui feront le lien entre toutes les lignes

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Et je sens que je me suis fait plein d’amis d’un seul coup.

Le jour des fous

Monday, May 1st, 2017

Breughel représente ici la lutte symbolique du carnaval (à gauche) et du carême (à droite), lequel doit gagner, puisque le temps est avec lui. C’est la fin de la fête, la fin de l’abondance.

carnaval-et-careme

La promesse de la fin de la lutte qui s’annonce le 7 mai prochain est typiquement celle-là: après cette date, Françaises, Français, on vous demandera gentillement de serrer votre ceinture, surtout quand vous pointerez à l’hosto ou paierez le matériel scolaire de vos enfants.

La seule solution, je le crains, c’est de faire durer la bataille… que le jour du carnaval, celui où les maîtres n’existent plus, ont pris leur place légitime au sein du peuple, ne cesse jamais.

Profession de non-foi

Wednesday, April 5th, 2017

Il ne s’agit pas d’un chèque en blanc.

J’aime bien la personnalité de Jean-Luc Mélenchon, mais je ne l’héroïse pas. Je ne suis pas aveugle, je sais d’où il vient. Mais je vois aussi la dynamique qu’il représente et surtout la dépersonnalisation de son programme.

J’attends beaucoup du projet de constituante et, à moins d’une trahison d’une ampleur telle qu’elle ferait passer celle de Hollande pour une dispute de bac-à-sable, je crois fondamentalement que cette constituante est une chance comparable pour les Européens à celle de 1789. Ce sera le moment des cahiers de doléances. C’est une porte ouverte vers la fin d’un Ancien Régime de moyenne catégorie -le régime présidentiel. C’est la possibilité de mettre fin au système des ministres. C’est la possibilité de confronter des idées en ébullition depuis quelques décennies. Les Français redécouvriront des discours clairs et cohérents qui s’élèveront au-dessus des mots abscons et volontairement imbuvables de juristes et d’énarques. Il y a des tonnes d’idées démocrates intéressantes. C’est une possibilité de discussion gigantesque à l’échelle nationale qui pourrait déboucher sur quelque chose comme la démocratie directe.

Et par effet domino, parce que la France est culturellement une fenêtre pour les Européens qui impressionne, à tort ou à raison, cela pourrait mener à des changements considérables. A condition qu’on ne se laisse pas embobiner par ceux qui prétendent conserver les manettes sous prétexte de Grande Peur et de Terreur.

democratie

Après l’Europe, qui sait?, l’Amérique Latine et l’Afrique… Et après ça, le Canada et certains pays d’Asie… Je sais que ça peut paraitre utopique, mais, désolé, il faut penser large, sinon on se perd dans un quant-à-soi ridicule.

Dans le climat actuel, la non-application de son programme en cas d’élection, c’est-à-dire essentiellement la constituante, le refinancement des services publics, le retrait de l’Otan et de ses implications guerrières, la négociation avec les partenaires des BRICS et d’autres pays non-alignés sur l’UE, la réappropriation de l’énergie et des centres de production stratégiques, etc., et donc la renégociation des traités (suivie immanquablement par l’article 50) signifierait une telle ébullition sociale que le gouvernement n’y survivrait pas.

Par ailleurs, JLM n’est pas seul: il doit assumer qu’une partie de ses soutiens, dont il dépend, veulent cette révolution citoyenne. Il n’a pas le soutien des banquiers et des médias, donc il doit s’appuyer sur ses troupes.

Enfin, c’est comme ça que je le vois.

Peut-être que je m’illusionne, mais je préfère alors cette illusion-là (je ne crois pas que ce soit une illusion) à l’espoir mis dans Asselineau ou dans un autre petit candidat dont la visibilité est (malheureusement) quasi-nulle. Je sais que pour un anar ça peut paraitre paradoxal, mais la seule voie actuellement viable pour tenter de remettre un peu de beurre sur les pâtes des Européens pauvres, c’est la FI par effet domino…

Y’a rien à tirer des 5stelle, y’a rien à tirer de Podemos, y’a rien à tirer de Syriza, y’a rien à attendre du Brexit conservateur, et des mouvements comme Die Linke ou le PTB ne sauraient se lever qu’avec un argument de poids comme celui d’un gouvernement français de gauche qui menace de sortir de l’UE.

Après, je ne suis pas en train de mettre ma tête sur le billot en toute confiance. Ce que j’aimerais, c’est contrôler le bracelet électronique autour de la cheville de JLM, évidemment. Mais bon, c’est ça ou une bonne vieille révolution.

Et je sais, je vois, que les populations ne veulent pas d’une bonne vieille révolution.

Croyez bien que j’en suis le premier désolé.

De quoi la France est-elle le nom ?

Tuesday, March 7th, 2017

Cette nuit, j’ai fait un curieux rêve. Je suivais les infos. On annonçait le décès de Mélenchon. Des images de ses derniers moments en public passaient en boucle. Comme on sait si bien le faire sur les chaines idiotes. J’ai passé le reste de la nuit dans le désespoir, incapable dans mon sommeil de faire la différence entre le songe et la réalité.

La puissance du rêve est parfois telle qu’elle emplit le corps de certitudes. Chez moi, c’est le plus souvent des réveils de personnes disparues, qui se réaniment et viennent me parler, telles que je me souviens d’elles. Ces moments me font parfois du bien, même si je me réveille alors au bord des larmes.
Mais là, dans le contexte politique que nous connaissons, mon imaginaire produisait l’état d’esprit dans lequel je serais en cas d’échec de JLM. J’étais tout simplement mal.

A bien y réfléchir, Mélenchon représente un espoir pour des millions de personnes, notamment des personnes comme moi qui ne croient plus ou n’ont jamais cru aux élections. C’est peut-être un songe creux. Peut-être Mélenchon est-il “comme les autres”, ainsi que m’en préviennent certains, et c’est possible. Mais comme le temps des révolutions est loin et que, physiquement, je me sens de moins en moins capable de les assumer, je me dis qu’une dernière tentative, et surtout la relative modération des promesses (constituante, retrait de l’Otan, renégociation des traités UE), tout cela semble… accessible, possible, et même tellement raisonnable, bien plus que mon collectivisme libertaire…

Imaginez les mois de fièvres de la constituante! JLM, vous produiriez une onde de “tourisme politique” telle qu’on n’en a plus connu depuis les premières années de Cuba ou la Ière Internationale…

Imaginez le choc de la sortie de l’Otan! Les cartes enfin redistribuées, de nouvelles relations entre un pays important et les pays des Brics et autres dits “émergents”.

Imaginez la renégociation des traités UE dans ce double contexte! Ne fut-ce que l’onde d’espoir pour des millions de déshérités de cette instance verticale insouciante du sort de ses travailleurs, et l’onde de choc pour son aristocratie…
Rien que pour ça, je voudrais être français et voter.

… ou la mort.

Monday, November 28th, 2016

Castro est mort.

Et c’était un dictateur.

On ne va pas le regretter, hein, Madame?

.

Après tout, il a mis des poètes en prison.

Comme Charles d’Orléans, comme Verlaine, et Chénier…

Et nous, comme nous ne savons rien faire de mieux,

Monsieur,

Nous poétisons.

Alors que lui criait des discours de sept heures à des foules immenses revêtu d’un costume militaire.

Jamais on n’aurait vu ça en Angleterre, Madame.

.

Et tout le monde ne pouvait pas avoir tout ce qu’il voulait.

Et les agriculteurs, Madame, ne pouvaient plus s’enrichir.

Alors ils sont partis s’enterrer dans les hôtels de Floride.

Jamais on n’aurait pu voir ça en Israël.

.

Et, Monsieur, c’est sûr, il n’y avait pas de liberté à Cuba, ça non, Madame.

Parce qu’on n’est pas libres en Corvette 59 décapotable, la guitare sur le dos.

C’est bon pour les touristes trois étoiles rouges, Monsieur.

Et qu’il n’y a pas de journaux, pas de télé, pas d’internet libres, Monsieur.

Jamais on n’aurait pu voir ça au Chili.

.

Et quand on voit les belles images des casinos et des plantations de canne à sucre,

Et les filles qui dansaient sous le nez des amis de Fulgencio,

Hein, Monsieur?

Et les fêtes financées par d’honnêtes entrepreneurs du grand pays frère,

Comme on pouvait le voir en Afrique du Sud,

Ah, ça, Madame.

.

Ce n’est quand même pas Le Monde Diplo qui va faire notre opinion,

Alors que Le Monde,

Alors qu’El País,

Alors que le New York Times, Monsieur,

Alors que l’European,

Oh, oui, on se souvient de la crise des missiles,

Qui faillit jeter le monde dans un tourbillon de feu,

Alors qu’aujourd’hui, n’est-ce pas, il est si tranquille,

Madame,

Comme on peut le voir au Darfour, en Syrie, au Soudan,

Comme on peut le voir en Colombie, en Irak, au Congo,

Comme on peut le voir en Ukraine, en Turquie, au Burundi…

.

Comment peut-on mettre, dans l’autre plateau de la balance,

L’alphabétisation de tous,

La musique, la danse, les échecs et le sport,

La médecine pour tous,

Le taux de mortalité infantile ridicule,

La sécurité alimentaire,

L’envoi de médecins un peu partout dans le monde,

L’université gratuite,

Monsieur,

Et aucun acte de guerre, sinon à l’appel des mouvements d’émancipation en Afrique et en Amérique Latine.

.

Aucun acte de guerre?

Quel pays civilisé,

Madame,

Ne produit aucun acte de guerre?

Contre-révolution

Friday, November 11th, 2016

Ce post ne fait pas suite aux clowneries récemment arrivées aux USA, en France ou au Brésil.

IL y a quelques mois, je publiais ici-même un bref aperçu de la révolution française, insistant sur certains éléments de cet événement avec l’objectif de faire réfléchir le lecteur sur les possibilités de parallèle avec notre époque. De parallèles, pas de comparaison.

La Terreur?

Les époques ne sont jamais comparables et les leçons de l’histoire sont avant tout des pistes de réflexion, pas des modèles à suivre ou à rejeter. Il ne s’agit pas non plus de faire croire que nous serions à la veille d’une nouvelle révolution française. L’idée n’est pas là, même s’il est vrai qu’il m’arrive de dire que “nous sommes en 1788”. Mon objectif, en proférant cette phrase qui peut paraître choquante (après tout, 1793 n’est qu’à quelques années de 1788, et nombre de personnes au capital culturel élevé pourraient penser que quelque chose leur pend au nez), n’est pas d’effrayer, mais de faire réfléchir sur les options à venir. A en illustrer aussi les possibilités sans devoir rallonger ce texte.

Car si la révolution française a fini par échouer entre les mains d’un dictateur (je parle de Napoléon, pour les esprits les moins éclairés et pour les savants les plus obtus), dont les crimes sont à mettre au même niveau que ceux des rois qui l’ont précédé ou des maniaques de ces deux derniers siècles que l’on a l’habitude d’honorer sans beaucoup réfléchir, si la révolution française n’est pas parvenue à résoudre les équations de la liberté et de l’égalité, ce n’était pas une fatalité.

Différentes routes plus ou moins rationnelles

Aujourd’hui non plus: il n’y a aucune fatalité dans le processus de dégradation de la démocratie, de réduction des acquis sociaux, de menaces sur les minorités. Il ne s’agit pas dans un premier temps de mettre des noms sur ces phénomènes, cela ne pourrait m’amener qu’à en oublier certains, lesquels seraient susceptibles de remplacer les pointés du doigt. Ce qui serait l’inverse de l’objectif. Il n’y aurait de fatalités que si nous acceptons de ne rien changer des structures de nos sociétés.

Il ne s’agit pas non plus de réduire l’avenir à deux possibilités, ce serait une erreur; il y en a au moins trois que j’identifie clairement et une quatrième que j’espère encore.

Il y en a peut-être d’autres, évidemment. Je ne suis pas éditorialiste, chroniqueur ou essayiste invité sur les chaines autorisées; je ne me ferme pas à mes propres spéculations.

Dégringolade

La première, et la plus évidente à l’oeil nu, quoique pas nécessairement la plus viable, est la poursuite de cette lente dégradation des conditions de vie, tant aux USA qu’en Europe, et qu’accompagnera une stagnation, voire un recul aussi, des conditions de vie dans le reste du monde: en raison de la fin de la croissance économique, par la force des choses, et en dépit des délires maniaques de certains économistes qui s’imaginent que l’économie virtuelle et financière peut poursuivre sans fin son ascension sur la famine des deux tiers de l’humanité, pour cette raison donc, le gâteau cessant de croitre, les prédateurs poursuivant leur quête d’accumulation, les parts congrues qui resteront aux classes inférieures (dont nous sommes, à moins que nous ne fassions partie des prédateurs) se réduiront petit à petit, le plus lentement possible pour réduire les risques de révoltes, ou en tout cas réduire le nombre de révoltés à chaque incident.

Le jour des morts

La deuxième possibilité serait que les prédateurs ne se satisfassent pas de cet arrêt de la croissance auquel ils refusent de croire parce qu’il n’est pas inscrit dans leur idéologie libérale. Le libéralisme, à l’instar du requin, réclame un mouvement continu, croissant, sans lequel il n’est plus nourri et meurt. Si les prédateurs refusent de se contenter de la lente réduction des avantages du plus grand nombre pour leur permettre de continuer à se goinfrer, mais trop raisonnablement à leur goût, alors le risque est qu’un nombre de plus en plus important de ces psycho-sociopathes tentent des coups de plus en plus audacieux, susceptibles de produire de plus en plus de victimes. Jusqu’au jour où l’enjeu pourrait en être une telle somme de vies, d’années de vie potentielles, d’environnements, de sociétés, d’acquis de base, que, ces prédateurs n’étant pas alliés, mais en concurrence perpétuelles, et leurs enjeux étant donc contradictoires, on en viendrait à une profusion telle de conflits, tournant en guerres toujours plus brutales, que l’espèce humaine pourrait disparaitre rapidement.

Certes, le risque d’une disparition prochaine de l’humanité est envisagée par une bonne série de futurologues, et comment pourrait-on ne pas être d’accord, puisque la théorie de l’évolution nous apprend que nous ne sommes qu’une étape dans le processus évolutif. Mais alors que le processus scientifiquement établi nous laissait espérer que notre espèce ne disparaitrait que progressivement au bénéfice d’une suivante, produit de notre propre espèce par filiation, cette seconde possibilité, elle, amènerait l’humanité à un stupide processus d’auto-destruction, triste, définitif et pourtant absolument pas inéluctable.

Autorité

La troisième possibilité, qui pourrait être la plus probable, si l’on admet que la plus grande partie de ces prédateurs aiment leurs enfants, c’est que ces derniers s’emparent par quartiers gigantesques des différents espaces de pouvoirs en jeu (géographiques, économiques, intellectuels, symboliques) et s’arrangent pour les conserver de manière autoritaire, quitte à laisser le reste de l’humanité dans un marasme qui les indiffère. Aux yeux des trois quarts de la population, cette situation est d’ores et déjà une réalité. Peut-être même ces trois-quarts souhaitent-ils que la même chose nous arrive… Un peu comme je me réjouissais hier de voir ces Etatsuniens crier “not our president”… Je me disais, tiens, c’est bien leur tour…

Peut-être que c’est notre tour… après tout, combien sommes-nous à avoir pleurer sur nos colonies? et sur nos néo-colonies?

Révolution et contre-révolution

Bien sûr, au cours du XXe Siècle, et même depuis la fin du XVIIIe Siècle, des mouvements laissaient entrevoir que la démocratie réelle puisse faire des progrès. La participation au pouvoir augmentait. Le pouvoir personnel tendait à diminuer. Mais les lieux de pouvoir se multipliaient, les richesses cumulables aussi et nous avons laissé nombre de leviers de pouvoirs entre les mains d’une poignée d’individus imbus de leurs puissances et de leurs avoirs.

De cette erreur sont nés les mouvements contre-révolutionnaires qui tendent à s’imposer depuis une cinquantaine d’années. Alors que nous avions gagné toute une série de droits, du moins en Europe Occidentale, et même aux USA, alors que ces droits et ces avantages semblaient s’étendre de plus en plus loin, en dépit de nombreux contre-feux, dans les pays qualifiés d’émergents, ce mouvement, désormais, peut-être en partie en raison de l’émancipation d’une grande partie du monde, mais plus sûrement parce que le capitalisme est arrivé au bout des possibilités de ses conquêtes sans réduire les acquis du plus grand nombre, est arrivé à son terme dans le cadre de la sociale-démocratie, espèce de compromis fragile entre le capitalisme libéré et la démocratie parlementaire. Désormais, la sociale-démocratie est faillie. Le capitalisme en a pris possession et refuse tout nouveau compromis, ayant mis sur le bûcher les traces des précédents.

La première et la troisième possibilités peuvent évidemment se combiner, et cela aussi ressemble à notre présent. La deuxième est une fin possible des deux autres.

Positive

Reste la quatrième, la plus souhaitable, moralement si on a un peu de morale, et surtout pour la plus grande partie de la population. Encore faut-il qu’elle parvienne à s’en convaincre.

La quatrième, c’est que nous soyons effectivement en 1788, que nous nous jetions avec allégresse sur 1789, et que nous arrêtions le processus entre 1793 et 1794, sans passer par la case Thermidor1, et encore moins par celle de Brumaire2, pour éviter la Restauration3 et le retour à la case départ, aggravée par le processus de concentration capitaliste qui en est résulté. Autrement dit, que la prochaine explosion démocratique ne se laisse pas embobiner effectivement par la minorité possédante soucieuse de conserver son pouvoir de domination -et de nuisance, bien que je veuille croire que cela ne soit qu’incidentel dans le processus-, ce qui implique que nous établissions très vite après cette explosion démocratique des structures qui empêchent le retour de toute concentration du pouvoir entre ceux qui ont intérêt à ce qu’il le reste.

Les occasions ont existé dans le passé, et cela doit plus nous donner de l’espoir que nous désespérer. La réalité est que les Thiers, les Barras, les Sieyès, les Poincaré ont souvent eu peur de tout perdre, et qu’ils ont été obligés de plonger leur pays dans des horreurs sans nom pour que leurs donneurs d’ordre ne perdent leurs quartiers.

L’argument de la contre-révolution restera toujours le même: seuls les possédants savent ce qui est bon pour le peuple. C’est le seul argument qui explique, par exemple, que les sièges d’administrateurs se trouvent cumulés entre les mains de quelques individus, que le gouvernement français vienne encore de décider de réduire le temps de parole des “petits candidats”, que les deux partis qui se partagent le pouvoir aux USA soient ceux qui reçoivent les financements des plus grands entrepreneurs du pays. Le simple fait que l’on ait fixé par la loi et les faits, quoique pas explicitement, que la liberté d’expression soit liée à la propriété des médias, et que ces derniers se trouvent dans la plus large proportion entre les mains d’une toute petite minorité liée au pouvoir financier et au pouvoir politique, que les rares tentatives de contester ce pouvoir, au Brésil ou au Vénézuéla, par exemple, soient agressivement condamnées avec une unanimité violente et sans aucune hésitation par les médias des autres pays, ce simple fait suffit à montrer que, effectivement, la lutte des classes est bien d’actualité, et que la classe du dessus veille bien à ce que les classes inférieures ne l’approchent jamais de trop près.

La conclusion de ce post se trouve dans tous ceux qui précèdent.

Certes, ce genre de discours risque fort de tomber sous le coup de l’accusation selon laquelle des individus comme moi veulent “couper tout ce qui dépasse” et “niveler par le bas”.

Inutile de dire que cet argument ne tient que pour leurs avantages, et que leur objectif en nous accusant de cela est de refuser de considérer la souffrance et la douleur qu’eux-mêmes ont produit, produisent et produiront encore si, effectivement, on ne coupe pas ce qui dépasse de leur jeans et qu’on ne nivelle pas leur pouvoir.

  1. Le succès de la contre-révolution bourgeoise avec la chute des Montagnards, dont la figure la plus connue est Robespierre. []
  2. 18 Brumaire an VIII (9 novembre 1799), premier temps de la prise de pouvoir de Napoléon Bonaparte. []
  3. de Louis XVIII en 1814-1815. []

L’économie de la modération

Saturday, June 4th, 2016

Dans ces temps de changements nécessaires, où l’humanité est probablement en grande partie en jeu, peut-être pas tant dans son existence mais au moins dans ce qui fait qu’elle en vaut la peine,

les débats fusent.

Mais

si vous remettez en question une base de la société existante,

— -et pourtant – axiome- il est nécessaire de le faire-

vous devenez quelque chose auquel vous ne vous attendiez peut-être pas.

Exemples.

Se faire l’écho d’un livre critiquant l’école…

“élitiste”

“égalité des chances”

“république”

“Condorcet”.

Prendre conscience de la vanité de la presse…

“liberté d’entreprendre”

“équilibre des pouvoirs”

“information”

“liberté d’expression”

Et donc, très vite… “fascisme”.

D’un jour à l’autre, vous vous apercevez que chacune de vos convictions devient suspecte

de clivage,

de fossé.

Très vite,

vous

devenez

un

extrémiste.

Il suffit de mettre en question une base de notre société, certaines décisions de nos gouvernants (élus) ou de figures médiatiques ((auto-)proclamées) importantes, pour que les termes d’extrémiste, de radical, puis de fasciste, vous soient accolés.

Et pourtant…

Ou plutôt “Mais alors”…

On pourrait dire qu’il n’y a jamais de démocratie aboutie, puisque, la démocratie supposant la confrontation des idées et la multiplicité d’icelles, toute nuance que le démocrate convaincu, à la fois de son amour de la démocratie et de la justesse de ses valeurs, se confronte à son propre orgueil lorsqu’il écoute les idées d’autrui.

Les certitudes sont autant de barrages à la synthèse possible.

— -On n’aura pas dit que la synthèse cependant serait souhaitable-

Ca y est, vous êtes extrémistes. Pas pour tout le monde, mais ceux qui ne vous considèrent pas extrémistes le seront bientôt, par effet domino… Par association…

Rassurez-vous, nous le sommes tous… Nous sommes tous l’extrémiste d’un autre. Nous sommes tous le radical, mais aussi le modéré d’un autre qui s’estime radical.

Nous avons probablement tous à l’esprit une ligne ou un tableau qui nous permet de classer nos proches et moins proches par rapport à nous-mêmes. Certains s’auto-définissent bien au centre, d’autres dans un coin ou en bout de ligne -d’autre modérément à gauche ou à droite… Certains aiment encore finasser (“centre-gauche”, “centre-droit”).

Evidemment, tous ne sont pas sincères. Pour certains, pour beaucoup, ces lignes et ces cadres n’existent que pour “exclure l’inadmissible” de la conversation possible. Par l’exclusion de tout ce qui n’est pas suffisamment dans une portion du cadre ou dans une fraction de la ligne, on instaure une forme de confort autour de règles qu’il devient impossible de remettre en question.

C’est ainsi que la propriété privée a été rapidement sacralisée, mais aussi toute une série d’autres idées comme le fait que “la démocratie c’est les élections” ou “les journaux doivent rester l’affaire de groupes privés” ou “L’Union Européenne, c’est la paix”, par exemple.

Combien de dimensions dans ce genre de schéma? Sur une ligne, une seule; dans un tableau, deux… mais on peut imaginer des cadres en trois dimensions, et on peut abstraire des systèmes plus complexes avec des ensembles, par exemple… Dans ces cas-là, notre cadre d’observation personnel risque fort de ne ressembler à aucun autre, ou alors de loin. Nous n’avons pas tous les même priorités.

Quelques sujets de réflexions qui peuvent alimenter ces schémas:

-la liberté de déplacement des biens et des capitaux

-celle des personnes

-la liberté d’informer

-celle d’être informé

-le droit à l’existence

-la propriété privée des moyens assurant à autrui son droit à l’existence

-l’accès aux services publics tels que le transport, l’éducation, les soins de santé

-la propriété des moyens et des lieux de production, de distribution et de communication

-la décision quant à la production et la distribution des biens et des services

-la question des biens et services essentiels et des biens et services superflus

-la démocratie sur les lieux de travail

-la gestion de la science et des savoirs dans l’Etat/hors l’Etat

-celle des arts et des techniques dans l’Etat/hors l’Etat

-celle des sports et des loisirs dans l’Etat/hors l’Etat

-la place de la religion dans la société

-la politique internationale: le droit d’ingérence, l’impérialisme politique et économique, etc.

Les dimensions de la société sont largement sous-estimées en nombre et en qualité.

Ce qui est très intéressant, aussi, mais également inquiétant, c’est que, pour certains, le simple fait d’envisager une telle liste est déjà hors de propos, inadmissible; ou alors, l’ordre des priorités devient un enjeu essentiel, et refuser certaines priorités devient objet d’exclusion.

On finira par se disputer

voire s’écharper

sur l’énonciation des termes.

Biens ou marchandises?

Droit à l’existence ou droit à la vie?

Instruction ou enseignement?

Pays ou nation?

Frontière ou limite?

Religion ou philosophie?

Laïcité ou neutralité?

Et nous revoilà exclus du dialogue, puisque les termes utilisés inadmissibles nous rendent infréquentables.

La Révolution Française, c’est (peut-être) maintenant.

Saturday, April 23rd, 2016

Les événements ou personnages de l’histoire qui suit paraîtront familiers à certains. Ce n’est pas une coïncidence.

En 1788, l’État du royaume de France était ruiné.
En 1788, le principal ministre du roi était un financier genevois.
En 1788, les paysans souffraient de la disette, des prix pratiqués par les spéculateurs et du droit féodal
En 1788, les « ouvriers parisiens » et des autres centres urbains souffraient de la disette, des prix pratiqués par les spéculateurs et de la faiblesse des investissements.
En 1788, une bonne partie de la bourgeoisie française vivait du commerce des colonies, et donc des esclaves.
En 1788, des petits-bourgeois lisaient Rousseau.

En 1789, la révolution n’était pas à l’ordre du jour.
En 1789, les bourgeois parvinrent à s’imposer au roi dans le rôle de réformateurs.
En 1789, il n’était pas question pour les « ouvriers parisiens » et de quelques autres centres urbains de se soucier des intérêts de classe de la bourgeoisie, laquelle aspirait à quelques changements en sa faveur.
En 1789, les « ouvriers parisiens » prirent la Bastille. Sans les paysans, qui honoraient le roi, ni les bourgeois, qui peinaient à conserver leur place de réformateurs.
En 1789, des paysans brûlaient des châteaux. Ce n’était pas la première fois, mais l’ampleur en était telle que le 4 août les « Saigneurs » de la terre firent semblant de mettre fin à un régime inique vieux de plusieurs centaines d’années.
En 1789, ce sont les femmes qui ramenèrent le roi à Paris pour le mettre sous la surveillance du peuple. C’était les journées des 5 et 6 octobre.
En 1789, quelques bourgeois écrivirent la « Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen ». Dans les mois qui suivirent, ils spécifièrent que n’était pas citoyen toute personne qui voulait. Encore fallait-il le mériter. Par la bourse.
En 1789, des petits-bourgeois populomanes1 tentèrent de remettre en question la situation des esclaves dans les colonies. On leur répondit, depuis les bancs de la bourgeoisie, que l’économie en dépendait et qu’il fallait rester raisonnable.

En 1790, on se dit dans les salons bourgeois que la révolution, qui n’était pas à l’ordre du jour, était allée suffisamment loin.

En 1791, ouvriers et paysans continuèrent de s’agiter d’insatisfaction, ne se concertant pas, parlant peu. Quant aux esclaves, beaucoup ne savaient même pas ce que ce mot recoupait qui puisse être pire que leur propre condition.
En 1791, la garde bourgeoise fit feu sur les « ouvriers parisiens ».
En 1791, la garde bourgeoise mata des révoltes paysannes dans le sang.
En 1791, les premières révoltes d’esclaves ayant entendu parler de la Déclaration furent maitrisées.
En 1791, pourtant, le roi trahit les bourgeois…

En 1792, les bourgeois au pouvoir déclarèrent la guerre à l’étranger pour calmer les ardeurs des « ouvriers parisiens » et des paysans éparpillés dans tout le royaume.
En 1792, les « ouvriers parisiens », aidés par les fédérés de Brest et de Marseille, s’assemblaient démocratiquement et décidaient de, décidément, agiter l’Assemblée bourgeoise. Ce fut l’insurrection de la Commune, des sections. Ce fut le 10 août.
En 1792, des petits-bourgeois populomanes réclamèrent la citoyenneté pour tous. Quel scandale ! Mais les bourgeois s’y plièrent à certaines conditions : ils avaient entendu parler des moyens qui existaient pour manipuler les élections. En dépit des appels de certains petits-bourgeois (c’est peu connu), les femmes perdirent le peu de droits qu’elle avaient eu par le passé.
En 1792, les bourgeois furent forcés par la rue parisienne de déclarer la déchéance du roi et l’avènement de la République.
En 1792, les bourgeois, sous la pression, toujours, mais cette fois des flambées paysannes, appliquèrent une série de mesure pour réduire les droits des seigneurs (eh oui, le 4 août avait été une farce).
En 1792, une nouvelle Constituante fut élue majoritairement par les paysans, lesquels avaient bien d’autres soucis en tête -c’était la moisson, leurs gamins étaient à la guerre- et y envoyèrent les bourgeois locaux qui n’avaient rien à faire de leurs journées.

En 1793, les bourgeois sacrifièrent le roi, qu’ils ne pouvaient plus défendre aux yeux des « ouvriers parisiens », désormais « sans-culottes » et trop souvent trahis. Les paysans, désinformés, ne comprirent pas. On ne leur rendait toujours pas leurs terres.
En 1793, les bourgeois assemblés à Paris furent si effrayés par les « ouvriers parisiens » et leurs amis, qu’ils laissèrent les quelques petits-bourgeois populomanes parmi eux écrire une nouvelle Déclaration et une nouvelle Constitution. Ces textes furent les plus révolutionnaires établis par une Constituante jamais promulgués en France.
En 1793, les petits-bourgeois populomanes voulurent abolir l’esclavage dans les colonies. Les bourgeois des colonies tinrent bon, durent faire face à des révoltes. Mais c’était loin, les colonies. Les « ouvriers parisiens » et les paysans avaient d’autres soucis : la guerre, les spéculateurs, les moissons, le manque de travail.
En 1793, un petit-bourgeois populomane nommé Marat fut assassiné par une gamine manipulée par des bourgeois partis agiter le bocage normand contre la révolution.
En 1793, les petits-bourgeois populomanes abolirent les droits seigneuriaux qui persistaient.
En 1793, les bourgeois parvinrent à rejeter la faute de leurs torts sur les paysans. Ils furent considérablement aidés en cela par les bondieusards récalcitrants au progrès social. Plus tard, les bourgeois mirent sur le compte des populomanes les massacres de Vendée.
En 1793, il faut bien le dire, les petits-bourgeois populomanes animés de bonnes intentions étaient peu nombreux, mais en plus, certains de leurs idées, ils passaient trop de temps à se critiquer les uns les autres, voire à se battre. C’est sûr, ils n’étaient pas préparés à tout ça. C’est sûr, c’était encore de grands enfants. C’est sûr, on a des conclusions à en tirer.

En 1794, les petits-bourgeois populomanes s’attaquèrent aux spéculateurs. Ils en supprimèrent bien quelques-uns, mais il en restait tant…
En 1794, ayant bien divisé les « ouvriers parisiens », les paysans et les petits-bourgeois populomanes, les bourgeois firent massacrer ces derniers, qui commençaient à devenir sacrément prétentieux avec leurs mesures de gauche. Parmi eux, quelques noms –Robespierre, Saint-Just, Couthon– devinrent symboles de monstruosité. On ne lutte pas contre la liberté d’entreprendre impunément. C’était Thermidor.
En 1794, une fois seuls au pouvoir, les bourgeois réprimèrent les « ouvriers parisiens ». Les paysans étaient loin, et de toute façon ils avaient des guerres et des moissons devant eux.
En 1794, les bourgeois confirmèrent qu’ils ne s’attaqueraient plus à la spéculation et firent semblant de regarder ailleurs quand on leur parlait d’esclavage.

En 1795, les bourgeois mirent fin à la guerre qu’ils avaient allumée contre les paysans. Ils comptaient bien réutiliser quelques fois le stratagème.
En 1795, les bourgeois réécrivirent encore une fois la Déclaration et la Constitution. Ce fut le grand bond en arrière.

En 1799, comme les bourgeois ne parvenaient pas à gérer les guerres extérieures qu’ils avaient allumées et les miettes de démocratie qu’ils avaient conservées à leur avantage, ils désignèrent les plus cupides d’entre eux qui choisirent le plus retors d’entre eux, lequel fit la guerre aux paysans et aux ouvriers de l’Europe entière pendant seize ans. Toussaint Louverture creva seul dans une cellule. L’esclavage fut rétabli officiellement et ne fut aboli qu’en 1848.

On ne résume pas la Révolution française en quelques lignes.

Mais si, en fait, on peut le faire. On vient de le faire.

Et ensuite, on s’interroge, et on cherche à voir si on ne peut pas remplacer certains mots par d’autres, peut-être en changeant quelques faits, en allongeant les délais, en se demandant si certaines choses ne se sont pas déjà répétées à quelques reprises…

Ceci est ma tentative d’appui à la réflexion qui marine en ce moment sur les Nuit debout et autres mouvements plus ou moins actifs, plus ou moins conscients, qui, à l’échelle de la France, de la Belgique, de l’Europe peut-être, s’agitent, se demandent, hésitent à s’allier.

Alors, certes, tous n’ont pas les mêmes ambitions, les mêmes problèmes, les mêmes soucis.

Mais tant qu’ils ne chercheront pas à s’associer, ils continueront de faire rire les bourgeois

Paysans, “ouvriers parisiens”, esclaves, petits-bourgeois, français, européens, de plus loin… Il n’y a pas de centres, évidemment, mais si les choses doivent partir de Paris, si les choses doivent partir d’un milieu social plutôt que d’un autre, si le résultat pouvait en être un grand chambardement, pourvu que nul ne s’en réclame pour s’arroger de place ensuite, qu’importe, et qu’elles partent…

  1. C’est de ce terme que Robespierre était qualifié par la Gazette de Paris en 1790. Burgot traitera plus tard les Jacobins de « populaciers ». Le mot populiste est une excellente alternative à populomane aujourd’hui. []