Archive for the ‘lectures dispensables’ Category

En attendant Florence

Wednesday, December 21st, 2016

On était deux, idiots, à scruter l’horizon.
Tu n’étais pas au loin. On t’aurait reconnue.
Il cale sur ta frange et moi sur ta raison,
Lui entendait ton rire et moi te voyant nue.

Tu dors, Florence. Déjà, tu nous as oublié1 ;
Et on savait, bien sûr, que rien ne nous concerne,
C’est ton humanité qui nous avait liés2,
En deçà de tes yeux, de tes cils, de tes cernes.

**

On croit toujours de trop que tout arrive à soi,
Et trop de chacun, de tous, de nous, en Commune,
On ajoute, on regrette, on s’en boit, on plussoit,
Mithridatisaimée, on te croyait immune…

As-tu voulu nous précéder vers le grand saut
Comme un papillon rouge de reconnaissance ?
Auras-tu accroché quelques mauves panneaux
Sur les murs éternels bleus béants de l’absence ?

**

Et moi je parle encore à un air, une main,
Un tremblement de verre, une buée sombre,
Un déjeuner toscan, une table, un chemin,
Quelques larmes d’attente, un tableau dans une ombre…

Tu te moquerais bien de mes effets de -hein ?
Peut-être dirais-tu que c’est pas de la triche,
Puisque tu n’es plus, ni là, ni rire, ni un.
Tu t’en ficherais, pas vrai?, comme tu t’en fiches…

  1. sic ! []
  2. ouf! []

… ou la mort.

Monday, November 28th, 2016

Castro est mort.

Et c’était un dictateur.

On ne va pas le regretter, hein, Madame?

.

Après tout, il a mis des poètes en prison.

Comme Charles d’Orléans, comme Verlaine, et Chénier…

Et nous, comme nous ne savons rien faire de mieux,

Monsieur,

Nous poétisons.

Alors que lui criait des discours de sept heures à des foules immenses revêtu d’un costume militaire.

Jamais on n’aurait vu ça en Angleterre, Madame.

.

Et tout le monde ne pouvait pas avoir tout ce qu’il voulait.

Et les agriculteurs, Madame, ne pouvaient plus s’enrichir.

Alors ils sont partis s’enterrer dans les hôtels de Floride.

Jamais on n’aurait pu voir ça en Israël.

.

Et, Monsieur, c’est sûr, il n’y avait pas de liberté à Cuba, ça non, Madame.

Parce qu’on n’est pas libres en Corvette 59 décapotable, la guitare sur le dos.

C’est bon pour les touristes trois étoiles rouges, Monsieur.

Et qu’il n’y a pas de journaux, pas de télé, pas d’internet libres, Monsieur.

Jamais on n’aurait pu voir ça au Chili.

.

Et quand on voit les belles images des casinos et des plantations de canne à sucre,

Et les filles qui dansaient sous le nez des amis de Fulgencio,

Hein, Monsieur?

Et les fêtes financées par d’honnêtes entrepreneurs du grand pays frère,

Comme on pouvait le voir en Afrique du Sud,

Ah, ça, Madame.

.

Ce n’est quand même pas Le Monde Diplo qui va faire notre opinion,

Alors que Le Monde,

Alors qu’El País,

Alors que le New York Times, Monsieur,

Alors que l’European,

Oh, oui, on se souvient de la crise des missiles,

Qui faillit jeter le monde dans un tourbillon de feu,

Alors qu’aujourd’hui, n’est-ce pas, il est si tranquille,

Madame,

Comme on peut le voir au Darfour, en Syrie, au Soudan,

Comme on peut le voir en Colombie, en Irak, au Congo,

Comme on peut le voir en Ukraine, en Turquie, au Burundi…

.

Comment peut-on mettre, dans l’autre plateau de la balance,

L’alphabétisation de tous,

La musique, la danse, les échecs et le sport,

La médecine pour tous,

Le taux de mortalité infantile ridicule,

La sécurité alimentaire,

L’envoi de médecins un peu partout dans le monde,

L’université gratuite,

Monsieur,

Et aucun acte de guerre, sinon à l’appel des mouvements d’émancipation en Afrique et en Amérique Latine.

.

Aucun acte de guerre?

Quel pays civilisé,

Madame,

Ne produit aucun acte de guerre?

Mauve

Monday, January 4th, 2016

Il aurait fallu des images
qu’on puisse accrocher polytones
en papier kraft et falbalages
sur un flot de révolte pure.
On ne traverse pas sans gêne
la corruption des amazones,
comme on ne combat pas ses peines
exempt de blessure ou d’usure.

Reste à l’esprit cette habitude
qu’il n’y aurait rien de solide ;
même l’échec des certitudes
ne perturbait pas les grands boires.
On hait tout ce qui ensoleille
au point qu’il ne reste que vide
lorsque ses papillons s’éveillent
et s’illusionnent de leur gloire.

« les libres ne sont vraiment ivres
que dans la volonté sans ordre
de se délivrer de ces livres
qui refusent de lâcher prise. »
Ni eau, ni feu, ni noire ou rouge…
Raison garder ou passion mordre ?
Danse le flot, ne reste ou bouge,
écarte, éprend, éloignée, prise.

Une entrée digne d’experte
sur les nœuds creux trop post-modernes,
des mots énigmes en desserte,
quelques aplats d’ombres pensées…
Encore, en écho, la voix tremble
de laisser un souvenir terne…
Elle nous laisse seuls ensembles (sic)
-Sa dernière-arrière-pensée ?-

Stakhanov n’est pas mort, il est devenu lotophage…

Monday, May 25th, 2015

Non, ce n’est pas une contrepèterie. C’est une réalité observable.

On n’a jamais autant travaillé, ni autant valorisé la valeur travail (étymologie, pour rappel: vient de tripalium: instrument de torture).

9 jours chômés par an (à peu près), contre 80 au Moyen-Âge.

-Ouais, mais à l’époque, ils crevaient de faim, ils avaient la peste, ils mouraient à 30 ans et ils avaient la guerre…

Pas exactement…

A l’époque, évidemment, on mourait jeune, mais pas parce qu’on ne travaillait pas beaucoup: uniquement parce que la médecine et l’hygiène n’étaient pas encore à un stade très poussé. Oui, il arrivait qu’il y ait la guerre, mais pas plus de 40 jours par an, puisque les seigneurs ne pouvaient pas mobiliser leurs troupes plus qu’une “quarantaine”.

Oui, il y avait des famines, mais ce n’était pas faute de travail, c’était dû aux mauvaises saisons.

Oui, on mourait jeune, de la grippe ou d’une apendicite, pas à cause du manque de travail, mais parce que les chirurgiens et les antibiotiques n’existaient pas.

Et, non, ils n’avaient pas la peste: elle n’arrive qu’au XIVe Siècle. La peste est plus une spécialité des Temps Modernes.

Bon. Ceci réglé, pourquoi les gens travaillaient peu à l’époque? Parce qu’il n’y avait pas grand’chose à consommer, donc pas grand’chose à acheter.

-Ouais, les gens s’emmerdaient à cette époque.

Pas du tout. S’emmerder, au Moyen-Âge?

Ah certes, ils n’avaient pas notre niveau culturel: la télé-réalité et l’Eurovision de la chanson n’existaient pas encore; Marc Lévy et Gilles Musso n’étaient pas nés; la Coupe du Monde de Football et le coca-cola ne faisaient pas partie du décor. Mais on ne s’emmerdait pas pour autant: les flambées, les fêtes de village (80 jours par an!), le carnaval, les histoires des anciens qui transmettaient les valeurs, les mariages, les baptêmes, les enterrements: tout le monde participait à tout.

Sans compter qu’il y avait les relations sociales, notamment avec les seigneurs, le conseil des anciens, le chef du village (éventuellement); et puis les petites bisbilles au sein du village, la rebouteuse, le plus riche qui faisait des envieux, etc. Non, il y avait de la baston parfois aussi, et puis la fameuse “Quarantaine”, qui pouvait réquisitionner quelques villageois en été, lesquels accompagnaient le seigneur pour une virée dans les terres du seigneur voisin, ce qui permettait, au retour, de belles histoires…

On ne s’emmerdait pas, mais on mourait de trucs bêtes. Donc, il n’y a pas à regretter le Moyen-Âge, évidemment: j’y serais sans doute mort très jeune, vu toutes les maladies infantiles que je me suis choppées. Mais que cela ne nous empêche pas de réfléchir à une chose: pourquoi valorisaient-ils leurs vies alors qu’ils mouraient jeunes, qu’ils ne pouvaient pas consommer?

Ben justement: eux valorisaient leurs vies, précisément parce qu’ils mouraient jeunes et ne pouvaient pas consommer: ils étaient et ils faisaient; ils n’avaient pas besoin d’avoir (d’ailleurs, ils ne pouvaient pas avoir), et donc leurs vies passaient par l’être et le faire.

Le temps était plus réduit? Oui, mais ils travaillaient moins. Au total, proportionnellement, ils avaient bien plus de loisirs que nous.

Ils n’en profitaient pas? Au contraire! Certes, ils ne partaient pas à Ibiza ou à Torremolinos, mais ils pouvaient se fendre la gueule (aux dents pourries, sauf qu’ils avaient peu de carries, puisqu’ils ne mangeaient pas de sucre) dans les fêtes locales. Evidemment, aujourd’hui, nous ne pourrions pas nous contenter de cela… Nous préférons nous gorger de clowneries sans nom à la télé et sur internet… Nous jouons à Clash of Clans et à Candy Crush… Nous votons pour exclure des clowns dans des émissions dénuées d’autres sens que de la valorisation de la compétition… Nous nous extasions devant les victoires de 11 gugusses surpayés qui se fichent de la misère sociale de leurs cousins… Nous pleurons cinq minutes devant les victimes des tremblements de terre et du Tsunami, mais nous préférons rigoler devant le bêtisier de fin d’année… Nous aimons Astérix, mais en aucune manière nous n’accepterions de valoriser sa façon de vivre (rigoler avec les copains et se contenter, en guise de travail, d’aller chasser un sanglier de temps en temps)…

Si nous avions la même attitude par rapport au travail qu’eux, avec les progrès scientifiques dont nous bénéficions, nous pourrions tous avoir le niveau intellectuel de Prix Nobel de physique ou de littérature.

Nous ne valorisons pas la vie, alors que nous avons la chance de pouvoir le faire infiniment plus que les gens du Moyen-Âge; il nous suffirait de concentrer notre énergie sur la valorisation de la médecine, de la recherche dans les économies d’énergie et dans les soins de santé, et nous pourrions offrir des cent ou cent cinquante jours de congé à tout le monde (y compris les médecins et les chercheurs), en partageant le travail de manière intelligente.

Nous ne valorisons pas la vie, nous valorisons le travail, qui ne devrait être qu’un moyen de jouir de la vie.

Nous valorisons le travail qui est une torture.

Nous héroïsons les stakhanovistes, alors que nous vomissons le système soviétique.

Nous vomissons le système soviétique, alors que nous promouvons (au moins dans l’idéologie) l’égalité des chances, qui est une illusion imbécile produite par les fabricants de jouets en plastique et leurs associés des entreprises pharmaceutiques, des producteurs de gadgets électroniques et des vendeurs d’armes. Donc, nous préférons une illusion imbécile à l’idée même de l’égalité des hommes et des femmes (Je ne dis pas que les Soviétiques étaient arrivés à cet idéal, mais notre société n’est pas meilleure: nous sacrifions tous les jours des milliers d’hommes et de femmes sur l’autel de la consommation: les accidents du travail, les accidents de la route, les dépressions, les burn-out, les licenciements, les suicides sur le lieu d’activité, etc. et ceci sans compter évidemment les “ateliers du monde” dans les pays en voie de développement).

Nous encensons les héros de la bourse et les banquiers-philanthropes, les vitrines politiques et les propriétaires de journaux, bien que nous fassions de temps en temps semblant de les vouer aux gémonies, le temps d’un scandale, puis nous retournons voter pour les mêmes, qui sont leurs amis, leurs alliés, qui les installent aux postes clés de décision, qui nous enfument de leurs nécessités: l’emploi, la croissance, la compétitivité.

Nous sommes des veaux (le général n’avait pas tort).

Nous sommes des imbéciles, parce que même lorsque nous aspirons à quelque chose de différent, nous ne voulons surtout pas que cela change.

Nous sommes des pleutres, parce que nous craignons le changement alors que nous ne sommes pas satisfaits de notre sort.

Nous sommes des êtres pensants qui savons que nous allons mourir et qui passons notre vie à éviter d’y penser en nous abrutissant dans des fonctions dénuées de sens.

Nous sommes des Stakhanovs: nous courons après des médailles en chocolat, mais le pire c’est que ce n’est pas idéal, mais pour continuer d’alimenter la course à la production, à la consommation, à l’abrutissement des masses.

Au moins, Stakhanov avait le souci de se faire valoriser pour un idéal plus grand que lui. Je ne dis pas qu’il avait raison, mais ça a plus de gueule que le souci de complaire aux publicitaires et à leurs capacités à nous faire avaler tous les six mois un nouveau gadget qui contribue à la mise à sac des ressources naturelles de la Terre. Nous sommes des Stakhanovs qui avons oublié pourquoi nous travaillons. A part peut-être pour le loto… Nous sommes des lotophages…

Pourquoi ne prendrions-nous pas le meilleur du Moyen-Âge pour l’associer à ce qu’il y a de meilleur aujourd’hui?

Pourquoi ne chercherions-nous pas à suivre les principes de Lafargue et de Lagaffe plutôt que ceux d’Attali et de Soros?

Nous pourrions nous contenter de travailler deux ou trois jours par semaine en moyenne, et nous serions encore capables d’aller rendre visite à nos proches de l’autre côté de la Terre sans problème. La productivité des activités essentielles, et même des activités secondaires, permettraient à tous les hommes de vivre bien, longtemps (sauf accident), de profiter de leurs loisirs, de leurs enfants, de leurs petits-enfants, de découvrir les autres et surtout de vivre en phase avec la nature, plutôt que de se tuer dans des activités hors-saison, de nuit, de garde…

Nous pourrions imaginer de vivre différemment et de ne rien regretter au moment de notre mort…

Nous pourrions réduire aussi notre pouvoir de nuisance, en concentrant notre consommation sur ce qui est vraiment nécessaire, en sélectionnant des systèmes moins polluants, moins contraignants, moins salissants, et surtout qui ne nécessiteraient pas que notre Occident aient besoin de faire la guerre un peu partout dans le monde, d’exploiter toutes ces régions encore exclues de notre “belle société de consommation”.

A nous de voir…

Exclusif! Liste des principaux candidats de la Coupe du Monde 2026!

Saturday, June 14th, 2014

Le vainqueur sera sans doute proclamé au lendemain de la victoire du Bré… de la finale de cette année…

1. Colombie (obstacles principaux: a) construction sur d’anciens sites de production clandestine paramilitaire: refus des promoteurs de s’avancer sans protection (un allié anonyme de la Colombie propose de mettre ses satellites à disposition); b) difficulté dans la finition du projet “Stade Monsanto Agent Orange”).

2. Pôle Sud: pas d’objection des habitants, mais peu d’engagement de la part du gouvernement local. Principale qualité: paix sociale, pas de problème de surface pour la construction des stades. Inconvénient: manque de main-d’oeuvre, absence de structures d’accueil, retard important dans la finalisation des projets.

3. Afghanistan: projet mené en co-organisation entre certains coopérants anonymes occidentaux regroupés en S.A. et quelques dirigeants locaux, surtout dans les montagnes. Grand enthousiasme à l’idée de la venue de nombreux touristes sur les routes locales. Obstacle principal: vente d’alcool encore à négocier; coutumes sur les bonnes moeurs peu compatibles avec le côté visuel des gradins.

4. et le favori de M. S. Blatter: Tibet: le pays organisateur, enthousiaste, ne possède qu’un seul inconvénient: il n’existe pas (encore), mais la FIFA fait actuellement pression sur l’ONU, l’OTAN, l’OMC, la BM, le COMECON (comment ça, ça n’existe plus? On va le recréer) afin de précipiter la “démocratisation” du pays, qui attire énormément les sponsors: main d’oeuvre potentiellement servile à foison, qui pourrait fabriquer et produire l’ensemble des biens vendus sur place, sous l’impulsion de la force spirituelle d’une vague religion locale favorisant le système féodal. Risque majeur (mais négligeable au vu des retours sur investissement potentiels): guerre mondiale.

La confusion des genres, pages 33-38

Sunday, March 30th, 2014

(Pour le passage précédent: pages 28-33; pour le premier passage: ici)

Pour les huit premières années de ma vie, c’est le silence qui prévaut, ou un blocage. Ce n’est que plus tard que j’ai réalisé que je connaissais Pink Floyd et Brassens. Cette impression de grand silence, comparable à celle que beaucoup ressentent dans la promenade de leurs rêves, couvrait, cachait les sensations musicales que j’éprouvais à ces âges, et qui ne me revinrent les unes après les autres qu’au cours de l’adolescence ou même plus tard au hasard des émissions nostalgiques ou des soirées rétro, ou chez des amis amateurs de chansons françaises qui me remirent en tête Pierre Barouh, Boby Lapointe et Catherine Le Forestier.

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Si, sur le moment, l’épisode a semblé m’indifférer, il a suffisamment été important pour que je fasse pression sur ma mère afin de ne plus retourner à la maison de mes oncles. Mais elle, ne sachant rien de la raison exacte de mon désir de ne pas y revenir, n’avait pas vraiment les moyens de refuser les invitations de ses beaux-frères et nous avons continué à nous rendre régulièrement chez eux, surtout lorsque mes grands-parents y étaient.

Désormais, cependant, je me calfeutrais loin des amusements de mes cousins et je m’isolais dans de longues promenades au cours desquelles je ne me réjouissais que de la pleine découverte de la nature comme on a l’occasion de le faire à cet âge, sans grand souci de devoir en faire un herbier et de souligner en rouge le nom latin de chaque espèce rencontrée. Ce qui ne m’empêchait pas, comme beaucoup d’enfants, d’inventer des noms pour les plantes que je découvrais et de chercher à les classer par ressemblance, comme on commençait à nous apprendre à faire à l’école.

Mon frère, qui jusque là ne venait presque jamais avec ma mère et moi, parce qu’il était généralement pris par des cours de rattrapages, des activités sportives et plein d’autres bonnes excuses qui lui permettaient d’éviter le voisinage de la famille, accepta de sacrifier quelques week-ends de sa liberté pour m’accompagner dans mes déambulations bucoliques. Je me sentais plus tranquille en sa présence et moins en devoir de trouver un prétexte pour ne pas passer de temps avec Yvan et ses frères et sœurs. Nous descendions tous les deux au fond du jardin, passions à travers la haie et partions à travers les prairies et les quelques champs vers la forêt où nous attendaient les derniers vestiges d’un oppidum gaulois. En chemin, nous nous étonnions de la présence d’un panneau indicateur aérien ou des restes d’une vieille bicoque en dehors de toute trace visible de route et où ne restaient que quelques morceaux de meubles. Nous repassions là où les années précédentes j’allais avec les cousins pour vérifier que les fruits des bois étaient encore là. Malheureusement, mon frère n’avait pas de chance : soit d’autres étaient passés avant nous, soit les conditions climatiques ou environnementales ne répondaient plus aux exigences sévères à la préservation de ces espèces fragiles que sont les myrtilles et les fraises des bois. Il ne restait plus que des pans entiers de mûriers dont il n’aimait pas les fruits. Par contre, il adorait que nous allions jusqu’à la rivière et que nous observions les poissons se frayer un chemin entre les pierres et les bouts de bois flottants. Il m’interdisait de les distraire, affirmant que nous n’avions pas le droit de gêner leur parcours. Pendant que je me demandais quelles lois, et surtout quelle police, protégeaient nos frères inférieurs des milieux humides, il suivait de ses regards attendris les misérables gluants qui ne se doutaient pas de l’existence d’un tel protecteur.

« Regarde tes fruitiers, tous disparus. C’est sûrement parce que vous en avez trop mangé les années précédentes. Alors, fous la paix aux poissons. »

Et moi de culpabiliser aussitôt sur les deux cents grammes de fruits rouges que j’avais ingurgités un an plus tôt. Je réaliserais bien plus tard, en arrivant au même niveau d’étude que lui à cette époque, qu’il avait dû tirer ces réflexions des cours de biologie ou de géographie qui traitaient de sujets environnementaux et qui avaient été le terreau de sa conscience écologiste ultérieure. Mon frère, qui me précédait de près de quatre ans, allait arriver à l’école supérieure avec des titres ronflants de président du club de la SPA de son école élémentaire et de délégué au recyclage au niveau suivant. Longtemps ma mère avait pensé que ces activités l’aideraient à trouver sa voie dans sa vie d’adulte et qu’elles lui permettraient de se caser dans des groupes d’affinités de sorte qu’elle l’encourageait systématiquement dans chacune de ses initiatives et qu’il en avait acquis une grande liberté de mouvement soutenue par le confort matériel d’une aide financière adaptée. En clair, son argent de poche gonflait en proportion. Maman n’a jamais su que ses prétendus groupes se limitaient généralement à autant de membres qu’un club de peinture sur soie en pays inuit –pas de quoi fonder un parti féministe au Vatican.

Ce que j’avais nommé les années précédentes, il m’en rectifiait les communes, pataugeait dans les autres et m’aidait à affiner les noms fantaisistes des plus rares. Nous passions ces longues heures entre l’arrivée en train, puis en bus –je ne me souviens pas que nos oncles soient venus nous chercher une fois à la gare, ni même en bas du village, à l’arrêt du vicinal-, et le retour par le chemin inverse, de jour, à rattraper ensemble tout le temps que nous perdions loin l’un de l’autre pendant la semaine, et de nuit, à chercher le sommeil. Mon frère aussi tournait sur lui-même dans le divan-lit du salon, incapable de s’endormir sans le répétitif ronflement des voitures qui en ville tournent autour de la maison. Chaque fois que je le tannais pour qu’il nous accompagne, l’assurant que sans lui ces week-ends m’étaient des enfers, je voyais passer dans ses yeux la certitude même que, pour lui, avec ou sans moi, ils l’étaient aussi parce qu’il ne pouvait profiter de ces rares moments de repos, repos qui paradoxalement avait besoin de bruit. Mais, depuis que j’avais atteint cet âge qui signifiait qu’il pouvait enfin discuter avec moi, échanger des idées avec quelqu’un qui le comprenne et le suive, au moins affectivement, sinon rationnellement, il répugnait à me refuser quoi que ce soit. Quand nous ne discutions pas animaux et plantes au milieu de la nature encerclant le village de la maison de campagne de mes oncles, il me parlait longuement de ses nouvelles idées, auxquelles à l’époque je ne comprenais presque rien, de ses projets, qui concernaient surtout l’environnement, la protection des espaces verts dans les villes, le recyclage des déchets (c’était alors un sujet très neuf, pas du tout à la mode, et qui n’était supporté que par de tous petits groupes de personnes), la réduction du trafic des voitures (même si, une fois de plus, le sujet n’était pas encore en vogue, il avait été fortement secoué par des conférences auxquelles il avait assisté et s’était convaincu que le nombre de toutes ces voitures qui tournaient au ralenti dans nos villes pendant les heures de pointe ne pouvaient qu’exploser et empirer la situation dans les années à venir. Pour un adolescent de son âge, on ne peut que reconnaître qu’il s’agissait d’une intuition remarquable) et la multiplication, et là, il était vraiment en avance sur son temps, même si, jusqu’à aujourd’hui, ça n’a mené à rien, des potagers urbains, comme il en avait existé autrefois, notamment à Paris, du moins était-ce ce qu’il avait lu dans un livre de René Fallet (Banlieue Sud-Est) qui l’avait retourné et lui avait montré ce qu’il pensait être « la » voie à suivre. Mon frère était déjà très influençable malgré son aplomb intellectuel : il avait changé plusieurs fois d’opinions sur les mêmes sujets avant d’avoir atteint treize ans, et pas n’importe quels sujets : outre à l’environnement, il s’était intéressé à l’immigration, aux pays de l’Est, à la confrontation des idéologies, aux différentes solutions politiques, comme la monarchie constitutionnelle, la république et même la dictature (les enfants ne sont pas épargnés par ce besoin irrationnel de « grands hommes », de héros, qui touchent une grande proportion des êtres humains). Il était arrivé, à l’âge où il avait vraiment commencé à s’intéresser à moi, à la conviction qu’un peu de dirigisme d’État ne serait pas une mauvaise chose dans les domaines de l’écologie et de l’économie : il tentait de me donner des exemples qui, s’ils avaient été présentés au reste de la famille de mon père, nous auraient sans doute valu, à lui et à moi, quelque chose comme des sarcasmes et des rires amusés, ou alors de violentes réprobations suivies de représailles imbéciles, du genre coucher sans manger et de leçons de morale de bas-étage incluant des accusations d’ingratitude envers nos aînés (eux) au travail de qui nous devions le toit, la nourriture et les vêtements que notre mère n’était pas capable de nous procurer, toutes choses qui étaient complètement fausses, comme nous le savions, mais ne pouvions le montrer, puisque la vérité, si elle sort de la bouche des enfants selon les proverbes, ne peut être dispensée que par des adultes dans la mesure de leurs volontés.

Plus tard, sous l’influence de certaines figures écologistes à la mode, il voulut croire à des solutions de type plus parlementaires et persista dans cette direction jusqu’à ce qu’il soit finalement convaincu de la justesse des vues d’un baron de parti social-démocrate et s’embarquât avec lui dans l’aventure électorale.

La confusion des genres, pages 28-33

Monday, March 17th, 2014

(Passage précédent: p. 22-28)

On comprend que le boutonneux Yvan ait eu le désir de tenter d’attirer l’attention de la mignonne, et ce par tous, ou plutôt les seuls moyens à sa disposition: l’insolence et la rouerie. Il espérait sans doute, sinon lui du moins son inconscient (pour autant qu’il existe), que, suite à ses multiples provocations vis-à-vis de ses parents et de la moitié des adultes de l’assemblée, Sophie, épatée, l’inviterait à aller faire une balade dans les environs ensoleillés, à visiter une grange ou un fenil dont ils découvriraient les espaces confortables pour… Mais, en fait, sitôt le repas terminé, son père et mon oncle empoignèrent leurs raquettes, leurs balles et leurs sacs de sport et Sophie les suivit dans le fond du jardin avec une bouteille de soda noir, pour assister à leurs échanges hebdomadaires, dans le cadre des préparatifs des interclubs à venir. Sa démarche chaloupée et sa main tenant légèrement la bouteille bien connue encore ruisselante de froid faisait penser à une publicité exactement faite pour ce qu’elle était en train de faire : créer une frustration chez le spectateur. Or, près du terrain, il n’y avait aucun espoir que les adolescents, à supposer qu’elle en soit tentée, trouvent le moindre espace couvert, discret ou caché qui permettent quelque chose qui ressemble à la Chasse aux papillons selon Brassens.

Yvan avait beau être, selon moi, un idiot (et je veux dire que je pense aujourd’hui qu’Yvan à l’âge de 14 ans, était un idiot; à celui que j’avais alors, jamais il ne me serait venu à l’esprit de penser cela, vu que je ne pouvais qu’admirer, envier ou en tout cas me surprendre de ses audaces et de ses exploits qui étaient pourtant à la portée de n’importe quel maladroit abruti par une acné perturbant les prétentions sociales), il ne l’était pas suffisamment pour ne pas comprendre qu’il n’arriverait à rien ce jour-là avec Sophie (et je n’eus aucune difficulté, plus tard, pour apprendre qu’elle ne le laissa jamais approcher à moins d’un mètre si ce n’est lorsqu’il vint assister aux obsèques de son grand-père et qu’il l’embrassa sur la joue pour lui présenter ses condoléances. Ce baiser a priori anérotique, à peine appuyé de ses joues fraîchement rasées, inspira à Yvan une érection qui allait le gêner pendant la moitié de la cérémonie. Ils avaient dépassé vingt ans tous les deux, mais l’approche de la joue de Sophie lui avait permis de glisser son regard sur l’épaule ronde et souple encore, qu’elle n’avait dissimulée qu’aux regards directs et laissé à portée des obliques comme ceux de qui s’approchaient pour la serrer contre eux par sympathie apparente pour son deuil. Sophie était déjà la fiancée d’un futur médecin de campagne dont la rente allait lui assurer un avenir tranquille de bourgeoise pondeuse, mais elle sentait déjà la nostalgie du regard des hommes sur les parties de son corps et le destin d’une Bovary lui chatouillait les extrémités avant même d’avoir épousé son ennui. Yvan, de son côté, se rappela à la vue du grain doré de sa peau encore lisse et appétissante, toutes ces apparitions qu’elle avait pu faire chez son père durant leur adolescence et qui l’avaient laissé insatisfaits. Ce sont toutes les sensations qui l’avaient agité alors, toutes les sèves qui avaient grimpé le long de ses membres, toutes ces démangeaisons qui, pendant la cérémonie, l’empêchèrent de rester immobile sur son siège, puis debout en écoutant les hommages au moment de la descente du cercueil, après avoir traîné pendant une demi-heure entre l’église et le cimetière au milieu de tout le village en cortège. Il avait par contre oublié ce qui allait suivre durant l’après-midi que je raconte maintenant). Une fois les deux hommes et la jeune fille descendus vers le terrain, Yvan disparut de la terrasse où nous restions encore tous, les enfants à vider les restes du dessert, les adultes à siroter les derniers cafés et les premiers digestifs.
Les frères d’Yvan se sentaient l’envie de jouer au foot et leur aîné, dont ils aimaient les coups de butoir, leur devenait subitement indispensable. Ils avaient déjà sorti le ballon, les gants et les poteaux de but de la cabane, mais ils ne s’entendaient pas sur celui qui devrait aller le chercher. Comme ils en venaient aux mains et que je craignais de voir la partie de foot dégénérer en combat de catch, je proposai d’aller, moi, le ramener. Ils se calmèrent, s’accordèrent sur ma proposition et s’en furent dans une partie plus large du jardin installer l’artisanale cage. J’entrai dans la maison. Le rez-de-chaussée baignait dans le silence, aussi montai-je les escaliers pour aller jusque dans sa chambre. La porte était fermée, mais je n’ai pas pris de précaution pour l’ouvrir. Il y a peu de chances qu’Yvan se soit attendu à mon arrivée. Il était à moitié étendu sur son lit, à moitié adossé à son mur, le pantalon et le caleçon au bas de ses pieds, les genoux largement écartés, sa main droite encore sur son sexe, recouverte du même liquide jaunâtre qui venait d’en sortir. Je ne savais pas trop à quoi je faisais face, étant encore trop jeune pour en avoir même l’idée, aussi ne m’étonnai-je que du fait qu’il était à moitié nu –et pas de la moitié politiquement correcte- à une heure où il était encore fort tôt pour songer à dormir. Je ne me suis même pas demandé ce que pouvait être ce qui continuait de sortir de son pénis et ne ressemblait que de loin à ce qui devait en sortir habituellement.

Yvan, que mon arrivée avait surpris, réfléchit vite, bien plus vite qu’il ne nous y avait habitué. Il me dit de fermer la porte avant même que je n’aie eu le temps de lui parler de football. Puis il m’intima de m’approcher jusqu’à son lit. La chambre était toute petite, pourvue à peine d’un lit à ressorts branlants, recouvert d’une couverture de serge brune, et d’une fenêtre aux vitres sales découpée en quatre carreaux qui laissaient passer un soleil poussiéreux ; je me souviens avoir encore noté que l’un des carreaux semblait plus récent que les autres. Sur l’appui de la fenêtre, exagérément grand, très bas, caractéristique de maisons anciennes dans la région, il avait entreposé ses bandes dessinées, des histoires de western et de policiers de l’école franco-belge sans grand intérêt. Sous son lit, il avait jeté son sac qui contenait les trois pièces de vêtements qui faisaient son week-end et les cahiers qu’il était censé étudier pour l’école et sur lesquels il prétendra avoir passé deux heures à sa mère une fois rentré en ville.

Yvan me dit de me baisser entre ses jambes. Son sexe, qui avait commencé à mollir une fois la satisfaction atteinte au doux souvenir de Sophie, recommença à se dresser. Je me mis sur les genoux et il posa son autre main sur mon épaule, dirigeant doucement, mais fermement ma tête en direction de son gland. Il me dit de le sucer, ce que j’allais m’appliquer à faire sans chercher à comprendre, mais à peine l’avais-je touché qu’un nouveau jet de sperme m’arriva sur les lèvres, entre les dents et sur la langue, j’eus un mouvement de recul aussitôt et me retrouvai sur mes jambes. Après avoir contenu un léger spasme, Yvan me demanda, avec un sourire énigmatique, ce que ça goûtait. Je suppose aujourd’hui qu’il se l’était demandé de nombreuses fois, avait souvent hésité à en tirer un échantillon pour le mettre dans sa bouche et que ma présence impromptue lui avait paru une excellente occasion de satisfaire sa curiosité sans avoir à se souiller comme je suppose qu’il considérait ce qu’il m’avait fait. Ou alors sa question devait compenser la frustration de ce qu’il espérait que je fasse, à savoir lui pomper le gland suffisamment pour qu’il en ressente un véritable orgasme, ce que je n’avais pas été et n’aurait plus pu être capable de faire après avoir déjà reçu sa semence, non que cela me parut indécent ou horrible, notions qui m’étaient totalement étrangères, mais parce que le goût de son sperme m’était apparu écœurant dès les premières larmes. Je le lui dis, caractérisant son foutre –que je n’appelai pas comme cela, à dire vrai je me contentai de dire « ça » pour le désigner- de « fromage » et j’émis le désir de sortir pour aller boire un verre d’eau.

Yvan parut déçu, son sexe aussi d’ailleurs. Il s’était de nouveau réduit à son état basique entre ses doigts qui l’agitaient encore machinalement et en sortaient quelques dernières gouttes qui salirent le drap beige de son lit défait. Il me dit que bon, je pouvais partir, mais il exigea de moi, sur un ton menaçant, que je ne parle de ceci à personne. Comme aucun membre de ma famille ne faisait partie de l’ordre de mes confidents, je n’eus pas de mal à le lui promettre. Je m’étonne encore de la facilité de cet échange : Yvan semblait effectivement persuadé que je n’en parlerais à quiconque, et à vrai dire je respectai ma parole, mais plus parce que l’événement m’indifférait que par réelle loyauté. Ce n’est d’ailleurs que de nombreuses années plus tard, lorsque mes propres hormones commencèrent à m’agiter, que je compris plus ou moins ce qu’il s’était passé, et en fait il me fallut encore attendre bien des années, la première fois que j’eus l’occasion de sucer réellement le sexe de mon premier partenaire masculin, pour que me revînt toute la scène et que ses circonstances se redessinent entièrement dans mon esprit. Alors, je m’aperçus à quel point Yvan, selon les normes sociales en vigueur dans la plupart des pays du monde dit libre, avait abusé de ma personne et de, si j’avais parlé à ma mère de la chose –sic-, tous les ennuis qui auraient pu en découler –re-sic- pour lui.

La confusion des genres, p.22-28

Sunday, March 2nd, 2014

(Passage précédent: p. 16-22)
-Les causes-

On ne peut pas parler de traumatisme. Ce serait une insulte à tous ceux qui ont souffert un véritable viol ou un attentat à la pudeur plus conséquent. Mais je m’en souviens, et je pense que ça a eu longtemps un impact sur ma sexualité. Difficile de dire si ça a été la cause que je n’ai pratiqué la chose à plusieurs avant mes 18 ans, mais, il faut le reconnaître, ça marque.

Nous étions, « toute la famille », dans la maison de campagne de mes oncles. C’était le genre de réunion qu’on faisait deux fois par an, vers la fin du printemps, avant les grands départs, ou le début de l’automne, quand tout le monde était revenu. On profitait de la fin de l’allègre mois de mai ou du début d’un septembre clément. Il y avait un grand jardin, de quoi faire courir des tripotées de nièces et neveux –mais bon, là, on n’était que quatre ou cinq maximum- jusqu’au terrain de tennis mal entretenu dans le fond, là où les mûriers nous assuraient des récoltes continues de bouches noires et de dents mauves, ou l’inverse, je ne sais plus, des souvenirs comme ça sont plus sensuels que visuels; je me souviens surtout des petits morceaux de ces fruits surets qui s’impétraient entre les dents de lait, qu’on mettait des heures, sinon des jours, à tripoter avec la langue pour finalement les décoller et les avaler avec plus de soulagement que de délice. On ébouriffait les haies de noisetiers pour aller chercher les petits fruits secs (ceux qui n’avaient pas déjà été consommés par des insectes qui laissaient de leur passage un trou dans la coque) dont on se faisait des gueuletons bien plus mémorables que des tartines de Nutella; il y avait dans nos assiettes à telle heure fixe bien moins de plaisir que dans celles que nous passions à courir les prés, les champs, les bois, à la recherche de fraises ou de framboises des bois dont le goût fugitif, léger, fade même, valait tout, pourtant, devant la facilité d’engueuler des montagnes de chocolat docilement disponibles sur des tables tranquilles où pouvaient nous surveiller les parents rassurés par notre gourmandise. Mes cousins étaient des cons, mais, si je n’aimais pas rester entre les murs de leur grande baraque présomptueuse, je n’avais pas de plaisir puéril plus grand que de passer des heures avec eux dans les terres environnantes que personne ne venait nous empêcher d’explorer, et où jamais nous n’eûmes la moindre parcelle d’ennui avec quiconque. Nous étions libres, autant au cours de ces saisons ensoleillées pleines de moissons à venir, de nuages qui passaient, de plantes qui poussaient et d’animaux qui paissaient, qu’en hiver, lorsqu’ils m’emmenaient faire de la luge sur les pentes déboisées, calmes, suaves, silencieuses, que seuls les merles venaient égayer de leurs voix éraillées qui me rappelaient celle de Bonnie Tyler, entendue un jour sur un disque de plastique mou faisant la promotion d’une collection souvenir de la fin des années 70’.

Bien qu’ils fussent complètement idiots et qu’en définitive je n’eusse déjà à cette époque plus grand’chose à leur dire, je pouvais partager en leur compagnie des plaisirs qui à la ville m’étaient totalement inaccessibles. Cela me les rendait précieux et je m’abstenais de leur faire part de mon opinion les concernant. Étrange de penser que, vers six ou sept ans, j’avais une telle propension, que je perdis plus tard, à juger mes pairs. Sens aigu que j’avais sans doute travaillé au contact d’une mère intelligente et malchanceuse et de grands-parents envahissants, préconceptueux et sans aucun intérêt. Je crois que le contraste évident entre les deux branches de mon arbre généalogique contribua largement à élargir mes idées sur l’humanité. J’ai trop souvent rencontré par la suite des jeunes gens dont les parents se ressemblaient du point de vue moral ou intellectuel, ou, s’ils ne se ressemblaient pas, se défendaient l’un l’autre dans leurs idées même quand ils ne les retenaient pas pour leur. Et je pense que l’un des facteurs qui développent efficacement notre sens critique, c’est précisément lorsque nous nous apercevons rapidement que deux des dieux qui nous entourent depuis notre premier âge se contredisent, en paroles, en attitudes ou en pratiques.

Encore ne suis-je pas tout à fait honnête en traitant mes cousins d’idiots. Il faut reconnaître que, passée l’enfance, je ne les ai plus revus et que, si ça se trouve, ils sont devenus tout à fait fréquentables. À l’âge qu’ils avaient à l’époque, l’imbécillité est tout à fait excusable: on n’a que les parents qu’on peut et l’enfance n’est pas le moment adéquat pour juger de la qualité d’un individu. Après tout, je ne sais pas si j’aimerais discuter aujourd’hui avec l’enfant que j’étais alors.

L’un d’eux, que je voyais moins que les autres, avait 6 ou 8 ans de plus que moi. Il était visiblement plus intéressé par d’autres choses que par les morveux que ses frères, moi et les autres issus de germains étions. Mais parfois, il était là, nous apprenait à encaisser des marrons au foot (je fus, pendant toute mon enfance, l’incontestable goal de ma classe aux récréations) ou à fumer des cigarettes. Ce fut un peu, quoique pour un court temps en ce qui me concerne, notre leader, notre champion, notre Lebrac à nous -en plus médiocre.

Il était naturellement mal dans sa peau, en conflit ouvert avec ses parents, comme la majorité des adolescents à qui rien n’était autorisé en dehors des allocations ridicules suzerainement accordées, ce qui aurait effectivement révolté plus d’un fils de socialiste chilien à la même époque et dont la solidarité, s’ils avaient pu avoir connaissance de ce genre de cas tragiques, n’aurait pas manqué de se manifester aussitôt sous forme de sit-in répétés devant l’ambassade de notre pays à Santiago.

Yvan, mon cousin, était aussi en plein éveil des sens. Naturellement, ce n’était pas vraiment le genre de chose que je remarquais à mon âge, mais je notais qu’il n’était par moments pas très ouvert à nos gamineries, surtout lorsqu’une quelconque adolescente passait dans les environs. La présence d’une fille de son âge ou l’approchant le métamorphosait, le faisait passer de gentil imbécile mollasson, chapardeur à ses heures et grimpeur maladroit de pommiers à branches basses en dandy des feuillus.

La chose empirait lorsque la visiteuse approchait des vingt ans, accompagnée ou non d’un jules de village, libérée par une récente majorité qui l’amenait à découvrir d’immenses parties de son corps surtout du côté du col, des bras et des jambes, et je ne vous dis pas quand il s’agissait du nombril l’effet que ça faisait au cousin.

Ou plutôt, si, je vais vous le dire.
Il m’a fallu du temps pour que je fasse le lien entre deux événements, mais l’expérience, la mémoire et l’art d’additionner deux et deux aidant, j’ai pu reconstituer le cours des choses que vous allez suivre sans effort conséquent, la logique étant l’un de mes forts et la nature humaine mon dada.

Avec certitude, il s’agissait non pas d’une douce et fraîche après-midi de septembre, mais plutôt d’un week-end de mai ou de juin. Il était largement passé midi, sans doute même avions-nous déjà enfourné le traditionnel poulet et les patates du dîner, comme on dit par chez nous, dominical. La digestion est bien plus rapide chez les mômes, qui est parent le sait bien, et nous courions déjà dans tous les sens sans grand souci du pourquoi que nous laissions à nos parents fatigués de nous voir vrombir comme des abeilles autour de la bière qu’ils finissaient de s’envoyer avant de commencer le vin ou le digestif de l’après-midi que tel ou tel mâle avait ramené d’Italie ou du Sud de la France, et que je ne te raconte pas ce trésor de petite chose, et, suivant qu’on voulait paraître jobard ou généreux, on en flattait le prix ridicule ou au contraire exagéré, dont on s’est régalé à Pâques tous les jours que Dieu leur avait faits à trente kilomètres du bord de la mer…
Seul Yvan manquait. Pourtant, au cours du repas, il n’avait cessé d’énerver ses parents par son insolence, certes coutumière, mais qu’ils avaient trouvée intempestivement déplacée et qui se justifiait essentiellement par la présence à table de la petite-fille du vieux voisin qui s’occupait des lapins et des poules en l’absence des tontons –c’est-à-dire cinq jours par semaine. La jeune fille en question, une brune-rousse qui avait pendant tout l’hiver poussé de partout, affichait seize ans comme on invite à danser lors de bals populaires: avec l’envie manifeste de passer à autre chose. Sophie était belle comme savent l’être les rares demoiselles qui restent dans des lieux désertés par la plupart des jeunes disparus sous d’autres horizons que les campagnes sans avenir financier. Elle partit d’ailleurs elle-même un peu plus tard chercher fortune dans une ville moyenne pas trop loin et s’y trouva métier, mari et tranquillité bourgeoise pour une bonne partie de ses jours.
Pour l’heure, elle était venue avec son père, partenaire de tennis, de ping-pong et de visionnage de Roland-Garros de l’un de mes oncles, à défaut d’autre chose, et parce que l’homme en question, coq un brin vaniteux, n’aimait pas trop les regards insistants des derniers poulets régionaux sur sa couvée. Il préférait apparemment obliger sa fille à “passer plus de temps avec” lui, quitte à lui montrer surtout sa capacité à envoyer la balle au-dessus du filet et une collection de bières après coup en travers de son gosier. Il estimait sans doute aussi les citadins que mes oncles et cousins étaient tous, campagnards de villégiature, ruraux du samedi en sus du dimanche, bien moins dangereux pour la vertu de sa fille dont il ne se doutait guère qu’elle fût déjà de l’histoire ancienne.
Sophie, consciente de sa supériorité, précaire, certes, et due essentiellement à l’absence de toutes les autres, affichait cependant des courbes que n’aurait pas dédaigné Renoir s’il avait eu encore l’envie, d’où il était, de peindre une osseuse baigneuse. Elle était de ces femmes que les nobles de France auraient épousées sous l’Ancien Régime pour être sûrs d’assurer leur descendance: malgré ses seize ans, elle portait déjà une poitrine d’abondantes sources de lait, une de ces doubles masses de tissus adipeux qui, soutenues encore par la jeunesse de leur porteuse, ne pouvait manquer d’aimanter l’œil de la plupart de ses rencontres, provoquant des pensées certes diverses mais jamais innocentes; ses fesses, son bassin et ses hanches assuraient, confortables, à la maternité une assise comme on n’en trouve plus jamais dans les publicités depuis la mort de Marilyn, et c’est bien dommage, car on approcherait plus des nécessités médicales en échappant aux délires des communicants. Il faut croire qu’ils ne sont pas nés d’une femme. Mais soit, toujours est-il que les avantages de Sophie ne pouvaient qu’exciter le mâle que le désir de paternité titillait quelque part, même inconsciemment; elle offrait également aux regards du soleil presque chaud, sous la jupe de tennis qu’elle avait trouvé judicieux de porter, dans l’inespoir qu’on lui propose de jouer, mais simplement pour le plaisir de montrer l’objet de cette proposition, des jambes fermes, musclées, aux cuisses larges, aux mollets rebondis, dont on pouvait deviner qu’avec le temps, si elle ne se soignait pas, et même si elle se soignait, elles allaient bleuir et rosir par endroits de ces malédictions qui interdisent moralement –d’une morale discutable- ensuite leur exposition, mais qui, pour l’heure, animaient l’imagination de celui qui rêvait de se trouver sur ou, mieux, sous ce corps dont les élans et les étreintes s’affichaient de ces membres inférieurs joliment prometteurs; enfin, son visage encadré de boucles négligentes présentait des petits détails de plaisirs aigus pour les yeux qui s’effaceraient avec le temps, sans doute, car on y soupçonnait déjà, dans la largeur restée enfantine du dessin, certaines lourdeurs dans la bouche, quelques imperfections encore agréables près des ailes du nez, qui allaient probablement s’accentuer et devenir disgracieuses, mais qui, en attendant, invitaient les lèvres de l’amant aux baisers, ses yeux aux douceurs, ses mains aux caresses et Sophie toute entière aux plaisirs passagers, à la relation temporaire, comme beaucoup d’adolescentes de son âge qui n’hésitaient pas à jeter aux ordures les principes imbéciles des vendeurs de diètes et des fabricants à la chaîne de top-modèles et de starlettes décérébrées.

Qui va à la chasse… extrait de “Curée de campagne”, 2013

Wednesday, January 29th, 2014

– Vous vous y connaissez remarquablement dans le domaine de la chasse.

– Je me défends… Même si dans mon groupe de ce matin vous trouverez des experts bien plus compétents que moi. Je vous l’ai dit, je m’y suis vite intéressée, à l’époque où mon mari m’y emmenait pour faire étalage de sa nouvelle épouse… J’y ai pris goût…

– Le contact avec la nature ?

– Pas du tout. Non, non. Je n’ai pas ce prétexte hypocrite à l’esprit. Mon mari non plus d’ailleurs, qui ne tirait guère que pour effrayer des chiens errants. Je ne me souviens pas de la dernière fois où il nous a ramené quelque chose. Quand je pense à sa meute, ses pauvres chéris n’avaient jamais l’occasion de montrer leur valeur… Non, quant à moi, j’aime tirer et j’aime manger ce que j’ai tué.

Henriot sursauta.

– Je vous choque, Henriot ?

– Et bien, vous me surprenez.

– Pourquoi ? Serait-ce parce que je suis une femme ? Je ne suis pas seule à pratiquer ce sport parmi les mâles, vous savez.

– Je sais. Ce sont vos mots.

– Ah oui… Les animaux… Avez-vous déjà regardé un documentaire animalier, monsieur Henriot ? Avez-vous noté la violence de la mort qui touche les proies des prédateurs ? Elles meurent souvent en plusieurs minutes, parfois un quart d’heure, sont parfois dévorées en partie encore vivantes, et les dents des félins et des carnassiers, ce n’est pas de l’anesthésie, je vous prie de le croire. Quand je pense aux soins qu’on accorde aux condamnés à mort, au traumatisme que l’exécution provoque et que l’on cherche à éviter !… Quant à moi, je suis un très bon coup de fusil, monsieur Henriot, et je tue net : mes cibles n’ont pas le temps de souffrir. Et même si je ne les tue pas sur le coup, la chute les achève. Elles meurent en moins de quelques secondes. Je vous assure que la mort que je donne n’est rien en comparaison de la souffrance des proies des fauves,… des hyènes, autrement plus dangereux que moi.

La confusion des genres, p. 16-22

Thursday, January 2nd, 2014

Début: p. 1-8 et p. 8-16

Ces nuits où je ne me rendormais pas, où je rebranchais mon ordinateur pour écouter mon fichier des Pixies, de Le Forestier, frère et soeur et de Reggiani, ou pour visionner des films en ligne d’informations alternatives, il m’arrivait de remonter jusqu’aux véritables sources de ma conscience adulte, pour lesquelles, telles que celles du Nil, il fallait envoyer des explorateurs téméraires, prêts à renoncer certains jours à leur thé de cinq heures parce que le boy qui transportait la bouilloire avait été bouffé par un animal sauvage –qui n’était pas un tigre, car, comme je l’avais appris dans « Le sens de la vie », il n’y a pas de tigre en Afrique-, explorateurs qui parviendraient à les fixer définitivement sur des cartes dont toute la gloire serait ensuite d’être consultées par des armées de gentlemen dans des clubs fermés à tout ce qui n’était mâle et anglais, à la rigueur écossais, et qui se réjouiraient au-dessus de leurs tasses qu’il existe encore des hommes de valeur dans le royaume ; mais quant aux miennes, je ne pouvais m’engager que seul en amont de mes souvenirs, sur les rives de ce qui était devenu de plus en plus flou, effort pour lequel je recevais l’aide, justement, de l’heure qui me rappelait ces nuits où, enfant, je me réveillais avec la nécessité de vérifier que ma mère dormait bien dans la chambre à côté.

Ces instants de panique arrivaient lorsque nous n’étions pas à la maison. Pour les vacances, quand nous ne partions pas, ma mère acceptait les invitations sans enthousiasme de mes oncles, les frères de mon père, à passer quelques jours, parfois deux semaines, dans leur maison de campagne. C’était leur manière à eux de montrer qu’ils avaient le sens de la famille. Ils étaient copropriétaires d’une ferme construite au début du XXème Siècle qui avait été transformée par les précédents propriétaires en quelque chose de plus confortable. Un accident de chasse (avait-ce été le fils ? le frère, qui… ?) avait provoqué sa vente forcée et mes oncles s’étaient mis d’accord pour mettre la moitié de la somme chacun et se partager le butin contractuellement année après année. L’épreuve principale fut jouée à pile ou face pour savoir qui prendrait le mois de juillet et qui, donc, se contenterait d’août. Pour une raison qui m’avait échappé, du bas de mes six ans (mais m’échappe encore), le partage ne semblait pas équitable à celui à qui le second avait été attribué.

Mes oncles paternels, j’avais mis du temps à m’en apercevoir, ne s’aimaient pas –et n’avaient probablement pas aimé mon père. Ils dissimulaient cette antipathie mutuelle, qui devait remonter à de vieilles rivalités d’adolescents, derrière des intérêts temporairement communs. Ils cherchaient juste à s’exploiter l’un l’autre jusqu’à la mort de leurs parents, au moment de l’héritage qui allait fatalement les déchirer, car, celui-ci consistant principalement en biens immobiliers, ils n’allaient pas accepter les expertises qui auraient pour but de les départager, et n’avaient opté pour l’achat de cette maison en commun que parce que c’était tout ce qu’ils pouvaient se permettre en attendant et que, malgré leur inimitié, ils préféraient cela plutôt que rien par souci de statut social. Au nombre de collègues, proches, médecins de famille, agents d’assurance, experts, notables locaux, qui étaient passés les voir dans leur palais, c’est le raisonnement que je parvins à faire bien plus tard, lorsqu’un jour, j’eus l’occasion de repasser devant, toute désolée d’être vide au milieu de l’automne, maison spacieuse qui ne servait presque pas dix mois sur douze… Par contraste, leurs femmes s’entendaient, elles, sincèrement, ce qui semblait tenir du miracle. Ayant échappé à la révolution sexuelle grâce à leur naissance protégée et à la fréquentation jusqu’à la fin de l’adolescence d’églises et d’écoles de grands noms, elles avaient toutes les deux fait un mariage adéquat, avec respectivement un ingénieur et un avocat, dont elles n’allaient découvrir que trop tard, si jamais, la médiocrité. Elles partageaient également l’aigreur de l’infidélité de leurs époux et avaient trouvé dans le malheur de l’autre un réconfort à leur propre tristesse. Comme leur éducation les avait confinées à des études, pour l’une moyennes, pour l’autre peu valorisées, elles craignaient de devoir reprendre un travail en bas-relief si elles devaient divorcer, et, pour autant que je sache, ne tentèrent pas de trouver d’amant. Je ne pense pas non plus qu’elles aient eu de relations ensemble : l’idée même de l’homosexualité devait leur répugner. Je n’en ai pas la certitude, cependant lorsqu’elles s’embrassaient (sur la joue, toujours la droite) en notre présence, les rares fois où les deux oncles se retrouvaient en même temps au même endroit, ayant trimballé femmes et marmailles avec eux, soit dans la maison de campagne, soit chez les grands-parents, elles se serraient dans les bras avec une retenue pincée qui ne trahissait pas le désir physique. Le temps de mes premiers ébats était encore loin, et les modes changent. Mon expérience future et mes lectures de Christiane Rochefort n’allaient pas correspondre à ce qu’elles montraient et, qui sait, peut-être cachaient-elles bien ce que nul ne pouvait voir, mais mes oncles étaient tellement abrutis et mes grands-parents si imprégnés de préjugés imbéciles que, même si elles s’étaient léchées à pleine bouche devant tout le monde, je crois que personne n’aurait compris ou n’y aurait vraiment cru. Donc, à moins qu’on ne me montre le contraire, je m’en tiens à ma première hypothèse, qu’elles se serraient essentiellement les coudes dans l’adversité et l’amertume d’un commun cocufiage institutionnel sans pour autant en profiter pour réduire leurs frustrations sexuelles ensemble.

J’étais –comme la plupart des humains au cours de l’histoire- le produit d’une culture de propagande permanente qui ne disait pas son nom. Non seulement, je craignais, comme tout enfant, de me retrouver loin de mon seul parent –ma mère-, mais surtout, mon intérêt pour les informations ayant été très précoce et voulant toujours en savoir plus, à l’exemple de ma mère, je regardais avec elle le journal télévisé du repas du soir et, si elle avait l’avantage de pouvoir lire le journal le matin suivant, moi, je l’écoutais illustrer des mots qu’elle lisait les images qui accompagnaient parfois les articles sérieux de la presse, et j’apprenais peu à peu à avoir surtout peur de ces deux vieillards qui paraissaient commander le destin de la planète, sous l’appellation étrange de guerre froide. Exactement comme dans la chanson de Sting, plus tard, qui s’inquiétait de savoir si les Russes pouvaient aimer leurs enfants, chanson dont l’album traversa mon adolescence et qui me ramène toujours à la mélancolie de ma mère lorsque je l’entends.

Cette peur me réveillait toutes les nuits que je ne passais pas dans ma propre chambre en ville. Je me levais et j’allais jusqu’à la porte de celle où ma mère dormait seule dans un lit archaïque d’environ un mètre soixante-dix de côté, qui avait été celui d’un couple du début du siècle et que les oncles avaient récupéré pour les (petits) invités. Quand, au milieu de ma nuit, j’avais eu l’occasion de voir ma mère étendue seule, sur cette anachronicité qui semblait lui dire, tant d’années après la mort de mon père, qu’elle devait rester dans son souvenir et la chasteté que le veuvage lui imposait, je parvenais à me recoucher et à me rendormir, malgré les ronflements de mes deux plus jeunes cousins dont les lits encerclaient mon matelas.

Parfois, sans le vouloir, je la réveillais du seul bruit de mes pas sur le plancher de bois trop vieux, et elle m’invitait à passer la fin de la nuit auprès d’elle dans un grand geste de la main soulevant les draps et la couverture. Je ne refusais jamais, car je ressentais un soulagement infini à l’idée de passer, non pas les dernières heures de la nuit, mais mes derniers moments auprès de l’être que j’aimais entre tous, dans la perspective d’un embrasement mondial qui ne pouvait qu’arriver vers l’aube.

J’éprouvais une acide déception en me réveillant, le matin, comme tous les précédents, ayant échappé à la guerre nucléaire. Mais je crois que, ce que je regrettais de fait, c’était que mes cousins, mes tantes et mes oncles avaient également survécu à la tranquillité de la nuit qui, en définitive, ne s’était révélée un long moment d’angoisse peu reposant que pour moi.

Je n’avais aucune sympathie pour toute cette partie de ma famille. Tout le temps que nous passions là-bas, je ressentais une profonde nostalgie de notre appartement et du frère de maman, mon oncle, avec qui nous passions une grande partie de notre temps en ville. Si j’aimais la campagne, je ne supportais ni la maison, ni les oncles, ni les tantes. Quant aux cousins, leurs jeux que je trouvais stupides étaient ceux de tous les enfants de leur âge et, en ville, j’y participais avec d’autres gamins sans rechigner.