anarcho…

June 17th, 2015

J’ai déjà vu des anarchistes végétariens, et des anarchistes amateurs de chasse et de pêche;

J’ai déjà rencontré des anarchistes opposés à toute guerre et donc à toute intervention, et j’ai rencontré quelques-uns des derniers vétérans de la Guerre d’Espagne;

J’ai eu l’occasion d’entendre des anarchistes anticapitalistes mais tolérants envers l’Etat, et des anarchistes qui détestaient l’Etat mais toléraient le capitalisme;

J’ai évidemment discuté avec des anarchistes qui n’aimaient ni l’un ni l’autre;

J’ai rencontré des anarchistes radicaux, mais pas violents, et des anarchistes violents, mais plutôt confus dans leurs idées;

J’ai discuté avec des anarchistes opposés à l’IVG, parce qu’ils estimaient que le droit à la vie primait sur tout autre, et, bien sûr, j’ai rencontré bien plus d’anarchistes favorables à l’IVG;

J’ai rencontré des anarchistes favorables aux quotas de femmes dans les lieux de pouvoirs, et d’autres qui masquaient peut-être leur misogynie derrière leur haine du pouvoir pour refuser cette position;

J’ai eu de longues discussions avec des anarchistes qui privilégiaient l’égalité, d’autres qui privilégiaient la liberté;

J’ai rencontré des anarchistes prêts à négocier avec les cocos, avec les écolos, et même avec les socialos, et puis les autres qui me traitaient de rouge, de brun, de facho, de prof, de fonctionnaire;

J’ai écouté des anarchistes qui voyaient des agents du KGB derrière (presque) tout le monde;

J’ai rencontré des anarchistes généreux, souriants, amicaux, et puis d’autres qui voyaient tout en noir, plus proches du nihilisme;

Il y a aussi les anarchistes anti-libéraux, les anarchistes anti-démocratie représentative, les anarchistes qui ne votent jamais, les anarchistes qui acceptent les élections et les anarchistes qui ont monté une boite;

j’ai rencontré des anarchistes “punks à chiens”, et d’autres qui disaient que les animaux domestiques, ça ne devait pas exister;

J’ai même rencontré un flic anarchiste;

J’ai rencontré des anarchistes bakhouniniens, proudhoniens, malatestiens, etc. et d’autres qui estimaient que les étiquettes, c’était mal;

J’ai rencontré des anarchistes qui détestaient le mot libertaires et des libertaires qui n’aimaient plus le mot anarchistes;

J’ai vu des anarchistes tout en noir et d’autres (ou les mêmes) qui détestaient tous les uniformes;

J’ai rencontré des anarchistes élégants, parfumés, délicats, et même riches, et d’autres pas lavés depuis des semaines, qui revendiquaient le droit à sentir mauvais (si, si);

J’ai eu l’occasion de militer avec des anarchistes pro-gays, pro-lesbiens, pro-tout ça et d’autres qui ne supportaient pas la Gay-pride;

j’ai rencontré des anarchistes mariés, et d’autres qui ne supportaient pas l’idée du couple;

J’ai rencontré des anarchistes qui ne mangeaient que des aliments crus, d’autres qui ne mangeaient que local, d’autres qui ne cuisinaient jamais;

J’ai rencontré des anarchistes aimant les sciences, la médecine, promouvant les médicaments, et d’autres qui refusaient jusqu’à l’aspirine;

J’ai rencontré des anarchistes super-bio, super-opposés à tout ce que la technologie pouvait proposer, limite amish, et d’autres qui trouvent que le nucléaire, c’est pas mal, finalement;

J’ai discuté avec des anarchistes qui trouvaient du beau chez tous les poètes, les écrivains, les peintres, et d’autres qui refusaient toute la culture bourgeoise ou aristo;

J’ai rencontré des anarchistes qui voyaient dans Diogène, La Boétie, Villon ou Rimbaud d’authentiques frères, et d’autres qui refusaient d’entendre parler de ces ancêtres trop glorieux;

J’ai rencontré des anarchistes profs d’unif, et d’autres qui refusent toute relation avec les milieux du savoir-donc-du-pouvoir;

J’ai cotoyé des anarchistes libertaires, des anarcho-socialistes, des anarcho-communistes, des anarcho-syndicalistes, des anarcho-rien, et puis des gens qui ne savaient même pas qu’ils étaient anarchistes;

Pour moi, ce sont tous des anarchistes…

Sauf ceux qui prétendent qu’ils détiennent la seule vérité vraie de comment on est anarchistes…

Et vous aurez noté que je n’ai pas mentionné les “anarchistes antifas”…
C’est que jusqu’ici je n’en ai pas rencontré qui ne fassent pas partie de la dernière catégorie mentionnée quatre lignes plus haut…

Stakhanov n’est pas mort, il est devenu lotophage…

May 25th, 2015

Non, ce n’est pas une contrepèterie. C’est une réalité observable.

On n’a jamais autant travaillé, ni autant valorisé la valeur travail (étymologie, pour rappel: vient de tripalium: instrument de torture).

9 jours chômés par an (à peu près), contre 80 au Moyen-Âge.

-Ouais, mais à l’époque, ils crevaient de faim, ils avaient la peste, ils mouraient à 30 ans et ils avaient la guerre…

Pas exactement…

A l’époque, évidemment, on mourait jeune, mais pas parce qu’on ne travaillait pas beaucoup: uniquement parce que la médecine et l’hygiène n’étaient pas encore à un stade très poussé. Oui, il arrivait qu’il y ait la guerre, mais pas plus de 40 jours par an, puisque les seigneurs ne pouvaient pas mobiliser leurs troupes plus qu’une “quarantaine”.

Oui, il y avait des famines, mais ce n’était pas faute de travail, c’était dû aux mauvaises saisons.

Oui, on mourait jeune, de la grippe ou d’une apendicite, pas à cause du manque de travail, mais parce que les chirurgiens et les antibiotiques n’existaient pas.

Et, non, ils n’avaient pas la peste: elle n’arrive qu’au XIVe Siècle. La peste est plus une spécialité des Temps Modernes.

Bon. Ceci réglé, pourquoi les gens travaillaient peu à l’époque? Parce qu’il n’y avait pas grand’chose à consommer, donc pas grand’chose à acheter.

-Ouais, les gens s’emmerdaient à cette époque.

Pas du tout. S’emmerder, au Moyen-Âge?

Ah certes, ils n’avaient pas notre niveau culturel: la télé-réalité et l’Eurovision de la chanson n’existaient pas encore; Marc Lévy et Gilles Musso n’étaient pas nés; la Coupe du Monde de Football et le coca-cola ne faisaient pas partie du décor. Mais on ne s’emmerdait pas pour autant: les flambées, les fêtes de village (80 jours par an!), le carnaval, les histoires des anciens qui transmettaient les valeurs, les mariages, les baptêmes, les enterrements: tout le monde participait à tout.

Sans compter qu’il y avait les relations sociales, notamment avec les seigneurs, le conseil des anciens, le chef du village (éventuellement); et puis les petites bisbilles au sein du village, la rebouteuse, le plus riche qui faisait des envieux, etc. Non, il y avait de la baston parfois aussi, et puis la fameuse “Quarantaine”, qui pouvait réquisitionner quelques villageois en été, lesquels accompagnaient le seigneur pour une virée dans les terres du seigneur voisin, ce qui permettait, au retour, de belles histoires…

On ne s’emmerdait pas, mais on mourait de trucs bêtes. Donc, il n’y a pas à regretter le Moyen-Âge, évidemment: j’y serais sans doute mort très jeune, vu toutes les maladies infantiles que je me suis choppé. Mais que cela ne nous empêche pas de réfléchir à une chose: pourquoi valorisaient-ils leurs vies alors qu’ils mouraient jeunes, qu’ils ne pouvaient pas consommer?

Ben justement: eux valorisaient leurs vies, précisément parce qu’ils mouraient jeunes et ne pouvaient pas consommer: ils étaient et ils faisaient; ils n’avaient pas besoin d’avoir (d’ailleurs, ils ne pouvaient pas avoir), et donc leurs vies passaient par l’être et le faire.

Le temps était plus réduit? Oui, mais ils travaillaient moins. Au total, proportionnellement, ils avaient bien plus de loisirs que nous.

Ils n’en profitaient pas? Au contraire! Certes, ils ne partaient pas à Ibiza ou à Torremolinos, mais ils pouvaient se fendre la gueule (aux dents pourries, sauf qu’ils avaient peu de carries, puisqu’ils ne mangeaient pas de sucre) dans les fêtes locales. Evidemment, aujourd’hui, nous ne pourrions pas nous contenter de cela… Nous préférons nous gorger de clowneries sans nom à la télé et sur internet… Nous jouons à Clash of Clans et à Candy Crush… Nous votons pour exclure des clowns dans des émissions dénuées d’autres sens que de la valorisation de la compétition… Nous nous extasions devant les victoires de 11 gugusses surpayés qui se fichent de la misère sociale de leurs cousins… Nous pleurons cinq minutes devant les victimes des tremblements de terre et du Tsunami, mais nous préférons rigoler devant le bêtisier de fin d’année… Nous aimons Astérix, mais en aucune manière nous n’accepterions de valoriser sa façon de vivre (rigoler avec les copains et se contenter, en guise de travail, d’aller chasser un sanglier de temps en temps)…

Si nous avions la même attitude par rapport au travail qu’eux, avec les progrès scientifiques dont nous bénéficions, nous pourrions tous avoir le niveau intellectuel de Prix Nobel de physique ou de littérature.

Nous ne valorisons pas la vie, alors que nous avons la chance de pouvoir le faire infiniment plus que les gens du Moyen-Âge; il nous suffirait de concentrer notre énergie sur la valorisation de la médecine, de la recherche dans les économies d’énergie et dans les soins de santé, et nous pourrions offrir des cent ou cent cinquante jours de congé à tout le monde (y compris les médecins et les chercheurs), en partageant le travail de manière intelligente.

Nous ne valorisons pas la vie, nous valorisons le travail, qui ne devrait être qu’un moyen de jouir de la vie.

Nous valorisons le travail qui est une torture.

Nous héroïsons les stakhanovistes, alors que nous vomissons le système soviétique.

Nous vomissons le système soviétique, alors que nous promeuvons (au moins dans l’idéologie) l’égalité des chances, qui est une illusion imbécile produite par les fabricants de jouets en plastique et leurs associés des entreprises pharmaceutiques, des producteurs de gadgets électroniques et des vendeurs d’armes. Donc, nous préférons une illusion imbécile à l’idée même de l’égalité des hommes et des femmes (Je ne dis pas que les Soviétiques étaient arrivés à cet idéal, mais notre société n’est pas meilleure: nous sacrifions tous les jours des milliers d’hommes et de femmes sur l’autel de la consommation: les accidents du travail, les accidents de la route, les dépressions, les burn-out, les licenciements, les suicides sur le lieu d’activité, etc. et ceci sans compter évidemment les “ateliers du monde” dans les pays en voie de développement).

Nous encensons les héros de la bourse et les banquiers-philanthropes, les vitrines politiques et les propriétaires de journaux, bien que nous fassions de temps en temps semblant de les vouer aux gémonies, le temps d’un scandale, puis nous retournons voter pour les mêmes, qui sont leurs amis, leurs alliés, qui les installent aux postes clés de décision, qui nous enfument de leurs nécessités: l’emploi, la croissance, la compétitivité.

Nous sommes des veaux (le général n’avait pas tort).

Nous sommes des imbéciles, parce que même lorsque nous aspirons à quelque chose de différent, nous ne voulons surtout pas que cela change.

Nous sommes des pleutres, parce que nous craignons le changement alors que nous ne sommes pas satisfaits de notre sort.

Nous sommes des êtres pensants qui savons que nous allons mourir et qui passons notre vie à éviter d’y penser en nous abrutissant dans des fonctions dénuées de sens.

Nous sommes des Stakhanovs: nous courons après des médailles en chocolat, mais le pire c’est que ce n’est pas idéal, mais pour continuer d’alimenter la course à la production, à la consommation, à l’abrutissement des masses.

Au moins, Stakhanov avait le souci de se faire valoriser pour un idéal plus grand que lui. Je ne dis pas qu’il avait raison, mais ça a plus de gueule que le souci de complaire aux publicitaires et à leurs capacités à nous faire avaler tous les six mois un nouveau gadget qui contribue à la mise à sac des ressources naturelles de la Terre. Nous sommes des Stakhanovs qui avons oublié pourquoi nous travaillons. A part peut-être pour le loto… Nous sommes des lotophages…

Pourquoi ne prendrions-nous pas le meilleur du Moyen-Âge pour l’associer à ce qu’il y a de meilleur aujourd’hui?

Pourquoi ne chercherions-nous pas à suivre les principes de Lafargue et de Lagaffe plutôt que ceux d’Attali et de Soros?

Nous pourrions nous contenter de travailler deux ou trois jours par semaine en moyenne, et nous serions encore capables d’aller rendre visite à nos proches de l’autre côté de la Terre sans problème. La productivité des activités essentielles, et même des acticités secondaires, permettraient à tous les hommes de vivre bien, longtemps (sauf accident), de profiter de leurs loisirs, de leurs enfants, de leurs petits-enfants, de découvrir les autres et surtout de vivre en phase avec la nature, plutôt que de se tuer dans des activités hors-saison, de nuit, de garde…

Nous pourrions imaginer de vivre différemment et de ne rien regretter au moment de notre mort…

Nous pourrions réduire aussi notre pouvoir de nuisance, en concentrant notre consommation sur ce qui est vraiment nécessaire, en sélectionnant des systèmes moins polluants, moins contraignants, moins salissants, et surtout qui ne nécessiteraient pas que notre Occident aient besoin de faire la guerre un peu partout dans le monde, d’exploiter toutes ces régions encore exclues de notre “belle société de consommation”.

A nous de voir…

Réflexions de l’an dernier -avril 2014

April 27th, 2015

Je retrouve des notes intéressantes, sujettes à réflexions…

“Je suppose que je resterai éternellement surpris de ce que la plus grande partie des hommes en Occident trouvent normal de privilégier la liberté d’entreprise sur l’intérêt d’individus, de groupes d’individus, parfois de l’équilibre humain lui-même.”

“Mes événements ne sont pas toujours ceux des médias. De ma redécouverte des émissions de Henri Guillemin à mes lectures d’auteurs peu connus, ou pas assez, j’aurais envie de faire mention plus souvent. Des aveux d’Albert Speer ou des seconds romans de Marche, il me semblerait plus utile de parler que des journaux.
“Au moins j’y vois un peu ou beaucoup de valeurs.”

“J’ai beaucoup réfléchi cette nuit à une idée qui pourrait faire avancer l’enseignement dans le bon sens: celle de rendre les cours philosophiques non-obligatoires pour les élèves à partir de quinze ans.”
(ça date d’avril 2014, mais il faut avouer que le procès qui a relancé le débat est plus ancien, ce qui signifie que j’en avais sans doute eu vent à l’époque. N’empêche, c’est rigolo de retrouver ces notes en avril 2015)

“Un voisin entreprenant et bruyant. Qu’est-ce que je fais?”

“Je m’interroge souvent sur les raisons d’être de la publication, sur ce qu’il faudrait ou non sortir, etc. Sur le fait que le marché laissé libre ou même aménagé ne fait que du tort à l’univers littéraire. Pourquoi cela est-il surtout le cas du livre? Il y a le cinéma, la musique et le livre, en fait. Mais pourquoi m’en fais-je avant tout pour le livre?”

“Le Goff, dans “Pour un autre moyen-âge”, présente la richesse profonde du marchand: le temps et le fait que “l’autre” n’en a pas! C’est sur le fait que “l’autre” n’a pas de temps ou/[ni] d’argent au moment où il lui en faut que le marchand spécule.
“Je pense devoir écrire les Res Gestae hominorum ignobilium.”

“Lecture du Monde Diplo d’avril. Un somment p. 21. Le modèle grec à importer chez nous. Tiré du modèle chinois. Vive cette UE qui permet de lire dans un journal d’Athènes: en Crète, on recherche ‘des femmes de chambre sans salaire contre nourriture et gîte.’
“Je n’ose demander ce qu’en pense DSK.”

“A la lecture de Le Goff, je repense au temps. La décomposition en heures variables avait du bon: il faudrait adapter le travail à la longueur du jour.”

“A. Speer, dans Au coeur du IIIe Reich, confirme, s’il était besoin, que Hitler détestait les fonctionnaires et que lui-même comme son prédécesseur Todt fonctionnaient avec un système d’autonomie entrepreneuriale.”
(C’est un coup bas, mais j’en ai jusque là d’entendre associer socialisme et national-socialisme)

“Tout se rapporte à des comparaisons avec Hitler. Avant, on disait souvent que la philosophie, c’était des notes dans les marges de Platon; aujourd’hui, la politique ce sont des références constantes au nazisme.”

“Avec la campagne électorale, les agents politiques, les vitrines, volent de manière agressive sur le moindre prétexte pour faire du bruit. Du bruit, ce bruit nauséabond qui devient la seule motivation d’un mot, d’une réflexion, d’une réaction, un bruit qui démolit, détruit, parfois, souvent à tort, telles les trompes de Jéricho. L’important, c’est qu’il en reste une trace, même une mauvaise trace, dans l’esprit des électeurs le 25 [mai].”

Se retourner sur les réflexions de l’an dernier, ça peut être intéressant…

Reprise de service

February 21st, 2015

Désillusion?

Dans ce monde de l’immédiat, il est toujours trop tôt ou trop tard pour parler de quelque chose.

Les dernières frasques de Roland Dumas ou les réalités juridiques de DSK (bientôt le contraire, sans doute), les rodomontades d’Hillary Clinton, de Manuel Valls ou de Bibi Netanyahu, les effets du saut d’index sélectif, les frais de la princesse, …

… et puis maintenant, l’accord sur le projet de texte commun entre le nouveau gouvernement grec et les “institutions” (ex-troïka) UE, BCE, FMI…

Infos par-ci, ersatz de commentaires par-là (et encore vice-versa)…

Saura-t-on ce soir, demain, dans quatre mois ou l’année prochaine si Syriza était vraiment un parti “différent”?

Sur qui leur “défaite”, leurs compromis, leurs renoncements auront-ils (s’ils sont bien réels) le plus d’effet?

Sur les partis de gauche radicale européenne?

Sur les souverainistes, de gauche comme de droite?

Sur les partis sociaux-démocrates?

Sur les intellectuels qui remettent en question le système démocratique européen?

Sur ceux qui ne le font pas?

… ou sur les gens qui, en Europe et depuis plusieurs années maintenant, et même pour certains depuis plusieurs décennies, ne peuvent que constater que leur situation économique et sociale empire, alors qu’il n’a jamais été créé autant de richesses et il n’a jamais été redistribué autant de dividendes et de bonus aux sommets des entreprises multinationales?

J’avoue m’être bercé, et vouloir le faire encore un peu, d’illusion à propos de ce nouveau gouvernement grec, du potentiel de Podemos (sic), de celui d’autres mouvements qui, à gauche, pensent différemment des partis européeistes classiques, genre PS-CdH-MR-Ecolo…

Parce que, de l’espoir, il va nous en falloir pour retourner les choses en faveur des moins-ayants et des non-ayants.

Exclusif! Liste des principaux candidats de la Coupe du Monde 2026!

June 14th, 2014

Le vainqueur sera sans doute proclamé au lendemain de la victoire du Bré… de la finale de cette année…

1. Colombie (obstacles principaux: a) construction sur d’anciens sites de production clandestine paramilitaire: refus des promoteurs de s’avancer sans protection (un allié anonyme de la Colombie propose de mettre ses satellites à disposition); b) difficulté dans la finition du projet “Stade Monsanto Agent Orange”).

2. Pôle Sud: pas d’objection des habitants, mais peu d’engagement de la part du gouvernement local. Principale qualité: paix sociale, pas de problème de surface pour la construction des stades. Inconvénient: manque de main-d’oeuvre, absence de structures d’accueil, retard important dans la finalisation des projets.

3. Afghanistan: projet mené en co-organisation entre certains coopérants anonymes occidentaux regroupés en S.A. et quelques dirigeants locaux, surtout dans les montagnes. Grand enthousiasme à l’idée de la venue de nombreux touristes sur les routes locales. Obstacle principal: vente d’alcool encore à négocier; coutumes sur les bonnes moeurs peu compatibles avec le côté visuel des gradins.

4. et le favori de M. S. Blatter: Tibet: le pays organisateur, enthousiaste, ne possède qu’un seul inconvénient: il n’existe pas (encore), mais la FIFA fait actuellement pression sur l’ONU, l’OTAN, l’OMC, la BM, le COMECON (comment ça, ça n’existe plus? On va le recréer) afin de précipiter la “démocratisation” du pays, qui attire énormément les sponsors: main d’oeuvre potentiellement servile à foison, qui pourrait fabriquer et produire l’ensemble des biens vendus sur place, sous l’impulsion de la force spirituelle d’une vague religion locale favorisant le système féodal. Risque majeur (mais négligeable au vu des retours sur investissement potentiels): guerre mondiale.

Elections pièges à con, élections électroniques elles nous…

May 26th, 2014

Est-ce que les résultats des élections me font plaisir?…

Non.

Est-ce qu’on demande à quelqu’un qui n’aime pas la voiture si la faillite à venir de General Motors lui fait plaisir quand il sait que, de toute façon, Toyota continue de vendre toujours plus de moteurs?

On devrait. La réponse serait éducative…

Et donc, tant mes copains des partis de gauche qui ont beaucoup investi dans ces élections1, que mes (ex-?) copains et copines d’Ecolo2, maintenant que le soufflé est retombé, que la réalité des urnes a re-parlé, qu’on réalise que décidément ce n’est pas par cette voie qu’on changera les choses, parce que le vote, psychologiquement, sociologiquement, anéantit la capacité de réflexion, réduit le citoyen à un être égoïste qui “vote dans [son] intérêt”…

Quelle surprise…

C’est la crise, et quand tout va mal, que fait le citoyen? Il a peur et vote l’inertie… Etonnant comme l’inertie attire… Pourvu que ça ne change pas trop…

C’est pas comme dans les discussions que je pouvais avoir avec tel ou tel cerveau disponible: bien sûr que non, j’ai pas confiance dans les partis, mais lui (ou plus rarement elle), quand même, il (ou elle) est honnête/travailleur/intelligent/capable, il (ou elle) maîtrise ses dossiers/ne se résigne pas/veut changer les choses/ne discutera pas avec xyz qui est un(e) vrai(e) *insulte*, etc.

Quand j’étais petit, c’était déjà le discours de mon père, et ça m’étonnerait que j’aie grandi dans un environnement très différent du vôtre.

Et voilà comment un bonimenteur de la classe “vendeur de champagne” tel que Louis Michel se retrouve une fois de plus en tête du nombre de voix dans sa catégorie… *Sigh*

Alors, désormais, je me consacrerai à l’étude et la discussion des projets alternatifs aux élections. Ces projets qui sont portés par des organisations telles que celles de Chouard ou Van Reydonck, même si je ne partage pas toutes leurs idées politiques. J’en parlerai avec les copains de Vega, que j’aime et respecte… Et si ça les intéresse, je resterai dans leur sillage, parce que, mine de rien, le sillage, s’il me plaît, je n’ai rien contre (vive le sillon, et même le micro-sillon).

Et sinon, ben, je trouverai d’autres sillages…

  1. Et maintenant qu’elles sont finies, ces salopes d’élections, je reviendrais bien vers eux pour discuter de la stratégie à suivre, parce que, franchement, les urnes, je n’y croyais pas depuis le début, mais je n’osais pas leur dire, tant leur enthousiasme faisait -de nouveau- plaisir à voir. []
  2. Je leur ai quand même fort tapé sur la tête, les pauvres, mais je ne pouvais tout de même pas me trahir sous prétexte qu’ils se trahissaient… Je les aime, mais décidément… faut qu’ils (et surtout elles) partent, nom d’un homme. []

L’arme des crocodiles

May 24th, 2014

Les partis “démocratiques” (nommons-les tout de suite: libéraux, chrétiens-démocrates, socialistes et verts de tous les pays européens) qui pleurent, qui hurlent, qui crachent sur les électeurs des partis d’extrême-droite, “populistes”, d’extrême-gauche, eurosceptiques, ou, pires, les non-électeurs, ce sont les mêmes partis qui ont fait et font tout, de la démocratie, pour que cela arrive.

Il est miraculeux, quelque part, qu’il y ait encore des gens pour voter plus à gauche, tant le travail de sape contre les valeurs de la gauche (égalité, internationalisme, solidarité et même liberté, oui, oui, liberté -mais pas liberté d’entreprise, bien sûr, je parle bien de liberté) s’est avéré efficace.

Il n’est guère plus explicable que par le même phénomène -ce phénomène qui pousse les gens vers l’extrême-droite- que des gens continuent de voter pour ces partis qui sont responsables ou coresponsables de ce désaveu: la peur et l’esprit grégaire, le chacun pour soi, le “voter pour son seul intérêt”, même si cet intérêt direct est opposé à l’intérêt de la collectivité -et par extension… le sien propre…

Demain, j’irai au bureau de vote…

Je voterai dans un cas, très, très à gauche, m’abstiendrai dans les deux autres, continuerai de croire que voter n’est pas utile, maintiendrai que ma position est la plus logique, parce qu’elle est suivie de la poursuite du combat, ou plutôt de la continuité de mon combat pour une société libre, égalitaire, démocratique -viscéralement démocratique- et donc opposée au culte des élections…

Elections, dont les racines sont les mêmes que celles du mot “élites”.

Vous plaisantez?

Pas du tout…

Si les gauchistes pouvaient changer quelque chose, ils n’auraient pas droit au chapitre.

May 8th, 2014

Elections du 25 mai

Coïncidence : au moment où je songeais à écrire ce texte, je recevais sur un réseau social d’une part, dans ma boîte électronique de l’autre, l’expression de deux copains sur les raisons, bonnes ou mauvaises, de voter ou de ne pas le faire.
De mon côté, il ne saurait être question de donner un conseil, encore moins une consigne sur ce qu’il faudrait faire le 25 mai prochain. D’autant que j’hésite encore moi-même.

J’hésite ? Oui. J’ai été dans le passé et je serai sans doute dans le futur abstentionniste, par conviction et par raison, dans la lignée de la plupart des anarchistes et pour la même raison que nombre de révolutionnaires qui savent parfaitement que les élections n’amènent pas la révolution, qu’elles en sont même un frein.
Or, je suis révolutionnaire. J’aspire à la révolution. Je l’espère comme un bon vin, pourvu qu’elle soit d’un bon tonneau.

Je suis de ceux qui estiment qu’une révolution, même violente, est moins violente que l’inertie, dont les crimes ne sont pas comptabilisés.

Pour autant, je ne suis pas un fanatique ou un dogmatique de l’abstention, mais plutôt un modéré raisonné. L’abstention n’est qu’un moyen, insuffisant en soi, et qui nécessite un accompagnement d’actions et de discours dont nous sommes globalement privés à une échelle utile à ce jour.
Ils sont loin les jours où les anarchistes avaient une audience un peu conséquente.
Par ailleurs, même certains de ces derniers ont estimé que des élections pouvaient être à l’occasion stratégiquement utiles. Malatesta appelait en son temps les travailleurs à voter pour désigner des représentants dans certaines circonstances. Proudhon fut même député. Des Espagnols ont participé à la République de gauche des années 30. Un raisonnement qui n’est pas loin d’être le nôtre aussi était celui de Poutou aux dernières élections présidentielles, utilisant celles-ci pour faire passer un message, ce qui dans le fonctionnement des campagnes électorales françaises est rendu remarquablement possible, tout en appelant à ne pas voter pour lui.

Pour autant, il est clair que les élections ne sauraient nous satisfaire, non seulement nous-révolutionnaires, mais nous-personnes de gauche, qui savons ou devons prendre conscience de ce que les campagnes électorales sont gagnées par la capacité à accumuler du capital dans des structures qui sont tout sauf démocratiques : les partis. Ne nous laissons pas marcher sur les arpions par les faux camarades qui tentent de nous faire encore croire que certains partis traditionnels fonctionnent démocratiquement : nous avons tous eu vent de preuves que même au sein des plus jeunes ce n’était pas vrai. Nous n’avons pas non plus le droit de nous laisser berner par les grandes tirades sur le vote prétendument utile et sur le pire auquel nous échapperions sans les grosses machines qualifiées du centre-gauche. Les réalités grecques, espagnoles ou italiennes sont là pour nous prouver que ces discours sont fallacieux. Les conquêtes sociales, désormais du domaine du passé, ont toujours été plus le fait de la pression de la rue que des efforts des députés sociaux-démocrates.
Voter « à gauche » comme en appellent régulièrement les partenaires sociaux qui nous règlent nos chômages à la place de l’Etat ne signifie pas que nous fassions barrage aux velléités libérales. Au contraire : en offrant aux conservateurs et aux libéraux des partenaires étiquetés socialistes, nous les aidons à justifier leurs propres politiques qui paraissent le fruit d’un savant pseudo-compromis leur permettant d’alimenter des marchés inégaux de consommation, avec une stratification de la société qui n’a guère varié en deux cents ans, à bien y réfléchir, avec des niveaux économiques et culturels toujours aussi distants entre les classes privilégiées, les classes moyennes et … les autres… Si ces derniers peuvent s’offrir à crédit des réfrigérateurs et des tablettes, ce n’est qu’aux dépens, outre des habitants des « ateliers du monde », qu’on ne devrait jamais oublier, également des légitimes progrès sociaux qui, eux, se sont vus tailler des croupières ces quarante dernières années : nos acquis salariaux passent de plus en plus dans des dépenses bénéficiant à des entreprises privées (communication, életro-ménager, transports individuels, etc.) et de moins en moins aux services publics qui, pourtant, sont des garants bien plus pertinents de notre liberté (médecine publique, enseignement, transport public, distribution d’eau et d’énergie, etc.).
Alors qu’une société équilibrée aurait sans doute plutôt cherché à développer ces derniers services tout en les mettant progressivement dans les mains et sous le contrôle de collectivités infra-nationales désintéressées, qu’elle aurait cherché à intégrer dans ces services une alimentation saine et suffisante, le développement d’énergies renouvelables, des moyens d’information et de communication sociaux, la gestion des ressources naturelles et surtout celle du travail, du temps de travail, du partage du travail pénible, de la formation continue, etc., etc., la nôtre, au moment où elle atteignait un haut degré de conscience d’elle-même, s’est enfermée -a été enfermée- dans l’aveuglement de l’aristocratie élective pour concentrer de plus en plus haut les niveaux de pouvoirs et détruire le lien entre le politique et le social, réaffirmant par contre le lien entre le politique et le capitalisme privé.

Depuis maintenant plusieurs générations, depuis que les élections existent peut-être, nous sommes à la recherche de moyens pour changer le cours de la longue domination de cette aristocratie élective1.
Il existe des alternatives naturellement. La collégialité des charges, la révocation des mandats, le tirage au sort, le renouvellement continu des cadres, l’ostracisme des stars, le vote sur des programmes et non sur des personnes, la collectivisation des moyens de production et de distribution, mais aussi des services publics (à ne pas confondre avec la nationalisation), la valorisation des cercles d’intérêts collectifs tels que les syndicats, les mutuelles, les corporations, etc.), les collectivités locales établies en démocratie directe, etc.
Aucune de ces alternatives n’est la solution en soi, mais toutes présentent, chacune, une partie de la solution, plus démocratiques que le système représentatif qu’on nous vend depuis les deux grandes révolutions du XVIIIe Siècle. Et « qu’on nous vend » est l’expression juste, car nous le payons cher.

Pour autant, je ne saurais dire si, aujourd’hui, voter ou ne pas voter est la bonne solution. Y’en a-t-il une ? Je pense avoir exposé ci-dessus que je ne le pense pas. Voter pour un grand parti est clairement une erreur. La maîtrise du pouvoir est actuellement entre les mains de quelques partis, et ces partis sont entre les mains de quelques barons, ces barons étant eux-mêmes dans des cercles dont ils partagent les sièges avec les principaux tenants du capitalisme et des médias2.

Dès lors, le choix de ne pas voter est un bon choix, parce qu’il contribue, s’il ne reste pas un cas isolé, à fragiliser la légitimité auto-proclamée des élites particrates.

Mais voter peut également être un bon choix, si le vote se porte sur des personnes qui ne se font pas d’illusion sur l’implication de ce choix (qui ne considèrent donc pas que notre vote est un chèque en blanc) ou sur des personnes qui remettent en question la légitimité du système connu sous le nom de « démocratie représentative électorale ».

On peut dire sans trop de risque de se tromper que les bonnes raisons tactiques pour voter aujourd’hui sont rares. Si l’on fait ce choix, donc, tactiquement, il s’agit avant tout de sanctionner les pseudo-partis de gauche comme le PS ou Ecolo.

Une autre bonne raison de voter, c’est de le faire pour des personnes en qui on a confiance et qui, elles, estiment que le vote est encore utile, pour autant qu’elles n’appartiennent pas à l’un de ces grands partis. Je sais qu’en disant cela, même au milieu de mes précautions oratoires, je parais me contredire moi-même, et j’en suis conscient. Mais si je reste convaincu de ce que je viens de poser dans les trop nombreuses lignes qui précèdent, nous ne pouvons affirmer en notre âme et conscience que nous sommes détenteurs de la vérité, et même qu’il n’existe qu’une vérité.
Pour ne prendre que cet exemple, qui n’est que représentatif, et pas exclusif, je connais de longue date quelques personnes qui ont co-fondé récemment un parti et se sont lancés dans cette aventure. Je les estime et les considère à la fois dans leur action et dans leur pensée. Je les sais sincères et courageux, même si, au sein même de leur mouvement, ils ne sont pas seuls et qu’ils courent toujours le risque de ne plus faire partie du courant dominant, d’être récupérés par des forces moins progressistes.
J’ai cependant suivi le processus de création de leur parti et je respecte leur démarche, même si elle n’est pas aussi à gauche que je l’aurais pu espérer.
Il est à peu près certain, cependant, que j’aurais sans doute eu le même genre de discours si j’avais eu l’âge que j’ai il y a une trentaine d’années, au moment où le mouvement écologiste s’est transformé en parti.
Ce qui me montre que nous devons nous méfier de nos décisions et ne pas les prendre pour des acquis intangibles ; nous sommes susceptibles de nous tromper parce que les éléments, les circonstances et les hommes changent et peuvent nous tromper, volontairement ou non.

En guise de conclusion, je me contenterai de rappeler quelques évidences : si vous ne votez pas, agissez ; si vous votez, ne votez pas à droite, et donc à l’évidence ni PS, ni Ecolo, qui sont deux partis du pouvoir, de l’inertie, de l’incapacité à penser en dehors des marchés et vers d’autres solutions. Je sais qu’il reste quelques esprits de gauche au sein des partis verts, mais nous ne pouvons nous y tromper : bien que ces personnes soient honnêtes et sincères, elles contribuent surtout à offrir à Ecolo ou à Groen une caution que ces partis ne méritent pas. Si vous votez, votez à gauche. Choisissez de préférence des personnes connues pour leurs idées ou leurs sympathies libertaires.
Et je termine donc sur un conseil, alors que j’avais commencé en disant que je n’en donnerais pas.
Il ne faut jamais croire quelqu’un qui promet.

  1. Cf. le tout récent livre, intéressant et modéré, de D. Van Reybroeck « Contre les élections », pour s’en convaincre []
  2. Il serait temps que G. Geuens ait un successeur valable pour mettre son excellent livre à jour []

Tragédie racinienne et choix cornélien…

April 11th, 2014

-Ainsi donc, c’est pas amour -ou du moins par respect- de la démocratie que le PS et les Zécolos font tant de compromis avec la droite…

-Feignons de le croire, Pylade.

-Qu’est-ce donc être de gauche, alors?

“Serait-ce sacrifier ses idées pour l’illusion fânée que les élections sont la démocratie et que la démocratie ne s’exprime que par les élections?

“Ah, Oreste, le doute me ronge…

-C’est tout ce qui nous reste, Pylade, si nous aspirons, nous aussi, à respecter les forces d’inertie qui nous empêchent d’être de gauche: le doute.

-Et cette souffrance, alors, Oreste?

-Cette souffrance, c’est le doute que le saint ressent et qui fait de lui qu’il est réellement saint. Le soir, devant son miroir, le président du PS s’interroge courageusement: “Suis-je encore de gauche?” “Ne trompé-je pas le petit travailleur besogneux qui doit vendre ses fanions collectors des victoires européennes d’Anderlecht pour payer le voyage scolaire de son fils?” Et le matin, il se réveille, devant son café et ses brioches, le sourire aux lèvres en lisant les nouvelles sur son portable. Il se dit: “Sans moi, ce serait pire.” Et le co-président des Zécolos, qui s’interroge, lorsqu’il paraphe, la larme à l’oeil, l’ultime prolongation d’utilisation des centrales nucléaires, se murmure dans son cache-col en laine de cachemire: “des petits pas, des petits pas…” Alors, pour se réchauffer un peu le coeur, il va se servir une tasse de café bio Fairtrade. Le goût ne lui plaît pas, mais, justement, c’est ce petit moment de martyre qui le conforte dans sa mission…

-…

-Et puis le lendemain il va chez son collègue des finances… Il y boira un bon café, qui le consolera un peu de ses compromissions…

La confusion des genres, pages 33-38

March 30th, 2014

(Pour le passage précédent: pages 28-33; pour le premier passage: ici)

Pour les huit premières années de ma vie, c’est le silence qui prévaut, ou un blocage. Ce n’est que plus tard que j’ai réalisé que je connaissais Pink Floyd et Brassens. Cette impression de grand silence, comparable à celle que beaucoup ressentent dans la promenade de leurs rêves, couvrait, cachait les sensations musicales que j’éprouvais à ces âges, et qui ne me revinrent les unes après les autres qu’au cours de l’adolescence ou même plus tard au hasard des émissions nostalgiques ou des soirées rétro, ou chez des amis amateurs de chansons françaises qui me remirent en tête Pierre Barouh, Boby Lapointe et Catherine Le Forestier.

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Si, sur le moment, l’épisode a semblé m’indifférer, il a suffisamment été important pour que je fasse pression sur ma mère afin de ne plus retourner à la maison de mes oncles. Mais elle, ne sachant rien de la raison exacte de mon désir de ne pas y revenir, n’avait pas vraiment les moyens de refuser les invitations de ses beaux-frères et nous avons continué à nous rendre régulièrement chez eux, surtout lorsque mes grands-parents y étaient.

Désormais, cependant, je me calfeutrais loin des amusements de mes cousins et je m’isolais dans de longues promenades au cours desquelles je ne me réjouissais que de la pleine découverte de la nature comme on a l’occasion de le faire à cet âge, sans grand souci de devoir en faire un herbier et de souligner en rouge le nom latin de chaque espèce rencontrée. Ce qui ne m’empêchait pas, comme beaucoup d’enfants, d’inventer des noms pour les plantes que je découvrais et de chercher à les classer par ressemblance, comme on commençait à nous apprendre à faire à l’école.

Mon frère, qui jusque là ne venait presque jamais avec ma mère et moi, parce qu’il était généralement pris par des cours de rattrapages, des activités sportives et plein d’autres bonnes excuses qui lui permettaient d’éviter le voisinage de la famille, accepta de sacrifier quelques week-ends de sa liberté pour m’accompagner dans mes déambulations bucoliques. Je me sentais plus tranquille en sa présence et moins en devoir de trouver un prétexte pour ne pas passer de temps avec Yvan et ses frères et sœurs. Nous descendions tous les deux au fond du jardin, passions à travers la haie et partions à travers les prairies et les quelques champs vers la forêt où nous attendaient les derniers vestiges d’un oppidum gaulois. En chemin, nous nous étonnions de la présence d’un panneau indicateur aérien ou des restes d’une vieille bicoque en dehors de toute trace visible de route et où ne restaient que quelques morceaux de meubles. Nous repassions là où les années précédentes j’allais avec les cousins pour vérifier que les fruits des bois étaient encore là. Malheureusement, mon frère n’avait pas de chance : soit d’autres étaient passés avant nous, soit les conditions climatiques ou environnementales ne répondaient plus aux exigences sévères à la préservation de ces espèces fragiles que sont les myrtilles et les fraises des bois. Il ne restait plus que des pans entiers de mûriers dont il n’aimait pas les fruits. Par contre, il adorait que nous allions jusqu’à la rivière et que nous observions les poissons se frayer un chemin entre les pierres et les bouts de bois flottants. Il m’interdisait de les distraire, affirmant que nous n’avions pas le droit de gêner leur parcours. Pendant que je me demandais quelles lois, et surtout quelle police, protégeaient nos frères inférieurs des milieux humides, il suivait de ses regards attendris les misérables gluants qui ne se doutaient pas de l’existence d’un tel protecteur.

« Regarde tes fruitiers, tous disparus. C’est sûrement parce que vous en avez trop mangé les années précédentes. Alors, fous la paix aux poissons. »

Et moi de culpabiliser aussitôt sur les deux cents grammes de fruits rouges que j’avais ingurgités un an plus tôt. Je réaliserais bien plus tard, en arrivant au même niveau d’étude que lui à cette époque, qu’il avait dû tirer ces réflexions des cours de biologie ou de géographie qui traitaient de sujets environnementaux et qui avaient été le terreau de sa conscience écologiste ultérieure. Mon frère, qui me précédait de près de quatre ans, allait arriver à l’école supérieure avec des titres ronflants de président du club de la SPA de son école élémentaire et de délégué au recyclage au niveau suivant. Longtemps ma mère avait pensé que ces activités l’aideraient à trouver sa voie dans sa vie d’adulte et qu’elles lui permettraient de se caser dans des groupes d’affinités de sorte qu’elle l’encourageait systématiquement dans chacune de ses initiatives et qu’il en avait acquis une grande liberté de mouvement soutenue par le confort matériel d’une aide financière adaptée. En clair, son argent de poche gonflait en proportion. Maman n’a jamais su que ses prétendus groupes se limitaient généralement à autant de membres qu’un club de peinture sur soie en pays inuit –pas de quoi fonder un parti féministe au Vatican.

Ce que j’avais nommé les années précédentes, il m’en rectifiait les communes, pataugeait dans les autres et m’aidait à affiner les noms fantaisistes des plus rares. Nous passions ces longues heures entre l’arrivée en train, puis en bus –je ne me souviens pas que nos oncles soient venus nous chercher une fois à la gare, ni même en bas du village, à l’arrêt du vicinal-, et le retour par le chemin inverse, de jour, à rattraper ensemble tout le temps que nous perdions loin l’un de l’autre pendant la semaine, et de nuit, à chercher le sommeil. Mon frère aussi tournait sur lui-même dans le divan-lit du salon, incapable de s’endormir sans le répétitif ronflement des voitures qui en ville tournent autour de la maison. Chaque fois que je le tannais pour qu’il nous accompagne, l’assurant que sans lui ces week-ends m’étaient des enfers, je voyais passer dans ses yeux la certitude même que, pour lui, avec ou sans moi, ils l’étaient aussi parce qu’il ne pouvait profiter de ces rares moments de repos, repos qui paradoxalement avait besoin de bruit. Mais, depuis que j’avais atteint cet âge qui signifiait qu’il pouvait enfin discuter avec moi, échanger des idées avec quelqu’un qui le comprenne et le suive, au moins affectivement, sinon rationnellement, il répugnait à me refuser quoi que ce soit. Quand nous ne discutions pas animaux et plantes au milieu de la nature encerclant le village de la maison de campagne de mes oncles, il me parlait longuement de ses nouvelles idées, auxquelles à l’époque je ne comprenais presque rien, de ses projets, qui concernaient surtout l’environnement, la protection des espaces verts dans les villes, le recyclage des déchets (c’était alors un sujet très neuf, pas du tout à la mode, et qui n’était supporté que par de tous petits groupes de personnes), la réduction du trafic des voitures (même si, une fois de plus, le sujet n’était pas encore en vogue, il avait été fortement secoué par des conférences auxquelles il avait assisté et s’était convaincu que le nombre de toutes ces voitures qui tournaient au ralenti dans nos villes pendant les heures de pointe ne pouvaient qu’exploser et empirer la situation dans les années à venir. Pour un adolescent de son âge, on ne peut que reconnaître qu’il s’agissait d’une intuition remarquable) et la multiplication, et là, il était vraiment en avance sur son temps, même si, jusqu’à aujourd’hui, ça n’a mené à rien, des potagers urbains, comme il en avait existé autrefois, notamment à Paris, du moins était-ce ce qu’il avait lu dans un livre de René Fallet (Banlieue Sud-Est) qui l’avait retourné et lui avait montré ce qu’il pensait être « la » voie à suivre. Mon frère était déjà très influençable malgré son aplomb intellectuel : il avait changé plusieurs fois d’opinions sur les mêmes sujets avant d’avoir atteint treize ans, et pas n’importe quels sujets : outre à l’environnement, il s’était intéressé à l’immigration, aux pays de l’Est, à la confrontation des idéologies, aux différentes solutions politiques, comme la monarchie constitutionnelle, la république et même la dictature (les enfants ne sont pas épargnés par ce besoin irrationnel de « grands hommes », de héros, qui touchent une grande proportion des êtres humains). Il était arrivé, à l’âge où il avait vraiment commencé à s’intéresser à moi, à la conviction qu’un peu de dirigisme d’État ne serait pas une mauvaise chose dans les domaines de l’écologie et de l’économie : il tentait de me donner des exemples qui, s’ils avaient été présentés au reste de la famille de mon père, nous auraient sans doute valu, à lui et à moi, quelque chose comme des sarcasmes et des rires amusés, ou alors de violentes réprobations suivies de représailles imbéciles, du genre coucher sans manger et de leçons de morale de bas-étage incluant des accusations d’ingratitude envers nos aînés (eux) au travail de qui nous devions le toit, la nourriture et les vêtements que notre mère n’était pas capable de nous procurer, toutes choses qui étaient complètement fausses, comme nous le savions, mais ne pouvions le montrer, puisque la vérité, si elle sort de la bouche des enfants selon les proverbes, ne peut être dispensée que par des adultes dans la mesure de leurs volontés.

Plus tard, sous l’influence de certaines figures écologistes à la mode, il voulut croire à des solutions de type plus parlementaires et persista dans cette direction jusqu’à ce qu’il soit finalement convaincu de la justesse des vues d’un baron de parti social-démocrate et s’embarquât avec lui dans l’aventure électorale.