“Qu’est-ce qui est jaune et qui n’attend plus?”

March 18th, 2019

Si on me l’avait dit, je dois avouer que je n’aurais pas cru que le jaune aurait été vraiment la couleur qui m’identifie… Le rouge, le noir, le mauve, oui; à la rigueur le vert… Bon, pas le bleu, sinon celui du ciel… Mais le jaune… Surtout parce que le jaune a un sens symbolique politique fort: c’est la couleur du briseur de grève. Donc, jusqu’au mois de novembre dernier, on ne peut pas dire que ce soit évident.

Bien entendu, c’est aussi la couleur du soleil. De plein de soleils différents.

Mais de toute façon, rien ne prépare l’importance d’une couleur dans l’histoire. Le drapeau français était inattendu, le drapeau rouge pas plus… Alors s’il faut porter du jaune -en plus il est dispo dans la voiture, obligation légale -le ver dans le fruit est toujours caché et le pouvoir porte toujours en lui ce qui le détruira de l’intérieur.

On ne lâche rien.

On ne condamne pas “les violences”, en tout cas pas celles des gens qui portent cette colère. Pas question! La violence, c’est celle du grand patronat et de ses sbires aux commandes.

Il faudrait d’ailleurs qu’ils fassent tout doucement attention: qu’ils préparent soigneusement leurs portes de sortie, parce que je ne garantirais pas que toutes et tous les GJ soient dans le même état d’esprit qu’un Jérôme Rodrigues, qui est capable de rester calme et posé devant des présentatrices et présentateurs de chaines d’information.

On n’a pas affaire aux Nuits-debout, ici, mais bien à des gens qui sont en souffrance. Ce ne sont pas de gentils étudiants qui peuvent alterner une garde à la Bastille (ou ailleurs) et un verre en terrasse. Non, ce sont des gens pour qui les 5 euros de baisse d’APL compte, pour qui une augmentation de taxe carburant est une de trop, ce sont des gens qui pleurent de ne pouvoir engager personne parce qu’ils sont incapables de planquer leur argent en Suisse ou au Luxembourg -et qui ne le veulent pas non plus. Je ne suis pas en train de les dorer -ils l’ont fait tous seuls-, parce qu’il n’y a pas que des anges parmi eux. Mais justement, ce ne sont pas des anges qui ont pris la Commune (anniversaire), ni non plus qui ont mis la Montagne au pouvoir.

Ce n’est pas avec des anges qu’on fait la Révolution, parce que la Révolution est une violence contre une violence.

Il n’y a pas de Révolution s’il n’y a pas une violence qui la déclenche -celle du pouvoir.

Il ne reste plus qu’à attendre, du côté des intellos qui se posent en soutien, une alliance improbable entre Delaume, Plenel, Ancelin, Onfray, Chouard, Mélenchon et les siens,…

Il faudrait qu’ils et elles oublient qu’ils sont devant et qu’ils et elles doivent suivre les GJ, et non pas les précéder. Ca, certains l’ont déjà compris (Perret, Todd, Branco, Pinçon-Charlot et son mari, Bégaudeau, et bien d’autres…).

Arrière-garde d’intellos1 pour les soutenir -et surtout pas pour les récupérer!

Et il faut encore que ce soit la France qui montre l’exemple, bordel!

  1. Bon, pas Perret, évidemment. []

Les limites de l’espace de discussion

February 6th, 2019

Ce qui vient ci-dessous est une hypothèse de travail. Les limites des cercles et des rectangles ne sont pas scientifiques, c’est de l’à-peu-près qui doit être affiné, évidemment. J’ai volontairement évité de mettre des noms de personnes ou de partis.

Par contre, l’UE et ses traités sont là et bien là.

Cliquez pour agrandir:

liberté, égalité, protectionnisme?

December 16th, 2018

Exercice de style.

Comme je suis sur le point de terminer une publication papier, je pose quelques bases, en guise de test.

***

En économie, rien n’est simple, pas plus qu’en politique. Pourtant, s’y intéresser est crucial. Cela nous permet de comprendre le fonctionnement de nos adversaires. Et, avant même cela, de les identifier.

Est-il notre ami, celui qui défend l’ouverture des frontières?

Oui, s’il s’agit des frontières interdisant le passage des êtres humains. Mais qu’en est-il du libéral bleu-noir pour qui toute contrainte au marché des biens et des services est une abomination?

Si par ami on entend l’agréable convive capable de raconter des blagues de bon goût et de faire une critique constructive du dernier film à la mode, c’est probablement un ami.

Si par ami on entend quelqu’un qui nous veut du bien, le doute est permis.

Le libre-échange n’est pas une source d’égalité et de satisfaction des besoins. Le libre-échange est le développement de la concurrence entre toutes les travailleuses et les travailleurs du monde entier. Le libre-échange n’est pas source de prospérité partagée, mais de concentration des richesses entre des mains toujours moins nombreuses et plus égoïstes. Le libre-échange, c’est l’augmentation des opportunités pour celles et ceux qui en débordent déjà. C’est l’occasion de faire pression sur les plus pauvres en les menaçant de délocalisation.

Même au sein des forces conscientes du capitalisme et de la politique dominante, il arrive que l’on s’en rende compte. La conscience du danger que représente le libre-échange est vieille comme le capitalisme anglais. La prospérité de l’empire britannique s’est faite sur un espace séparé du reste du monde. Pareil pour l’empire étatsunien, dont le succès à la fois économique et démocratique fut le fait du parti républicain (anti-esclavagiste et protectionniste) contre le parti démocrate (esclavagiste et libre-échangiste).

1884: “Le parti républicain étant né de la haine du travail d’esclave et du désir que tous les hommes soient libres et égaux , il est irrévocablement opposé à l’idée de placer nos travailleurs en concurrence avec quelque forme de travail asservi que ce soit, en Amérique ou à l’étranger”1

On peut douter de la sincérité du parti républicain, que ce soit à cette époque ou aujourd’hui. Pour autant, le raisonnement tient. Les Chinois utilisés par les compagnies ferroviaires étaient sous-payés et maltraités. Les actionnaires de ces entreprises se gorgeaient sur leur dos pendant que les ouvriers terrassiers étatsuniens végétaient dans le sous-emploi. Le raisonnement se tenait et il se tient toujours: du côté ouvrier, ni les Chinois, ni les Etatsuniens n’y gagnaient.

Nous nourrissons le désir de voir -un jour- l’ensemble des travailleuses et travailleurs du monde entier jouir des mêmes droits et libertés, que ces droits et libertés soient les plus élevés possibles, qu’il n’existe plus de concurrence, que la coopération et l’entraide soient la règle, mais nous savons qu’aujourd’hui l’ordre international, mené tant par l’OMC que par l’ONU, ne permet pas de concrétiser ce rêve.

Nous pensons que, stratégiquement, le protectionnisme social et environnemental est une clé pour le développement humain et mondial. Une clé, pas une solution définitive.

Si un territoire A représente un lieu de marché de consommation pour un territoire B, il nous semble juste que la population A, également productrice, ne soit pas confrontée à une concurrence déloyale, due au fait que la population B, également productrice, soit sous-alimentée, sous-protégée et qu’elle utilise des modes de production moins chers parce que plus polluants.

Qu’on le veuille ou non, poser des conditions à l’importation de biens dans un territoire sous prétexte de protections sociales ou de critères environnementaux, cela s’appelle du protectionnisme.

Qu’on le veuille ou non, la démocratie s’est développée dans des territoires séparés des autres par des frontières. Les empires se développent, autoritaires et expansionnistes. Les démocraties définissent des corps de citoyennes et citoyens, ce qui n’a pu se faire, dans l’histoire, que dans des réalités structurées, relativement étroites, dans lesquelles les gens parlaient un nombre de langues limitées, avaient des critères de fonctionnement social et économique relativement similaires. Les solutions acceptées par une population fonctionnant de manière démocratique tournent autour de concepts établis historiquement, géographiquement et anthropologiquement. On peut -et on doit- les faire évoluer, vers plus de démocratie, plus d’égalité, plus de liberté. On peut même imaginer de les révolutionner, mais cela doit se faire dans l’esprit que nous agissons pour la population, et non contre elle.

La coopération internationale, entre petits groupes, est tout à fait légitime: il est juste et bien de se parler entre syndicalistes de tous pays, de tenter d’aider des forces de résistance qui correspondent à nos idées; de même qu’il est raisonnable et humain de soutenir et d’aider, individuellement, les personnes en fuite ou en détresse, quel que soit le nom que la presse ou les politiques leur donnent.

Mais cela n’a rien à voir avec la diplomatie entre États ou le commerce international. Ce sont des lieux de pensée radicalement différents. Et cela ne signifie pas non plus que nous nous pliions aux règles du plus souple pour faire plaisir aux travailleuses et travailleurs les plus exploités.

Si nous voulons développer des systèmes économiques et sociaux justes, ici et ailleurs, nous ne pouvons pas encourager la concurrence entre ce que nous estimons juste et ce que nous estimons injuste. Nous devons toujours encourager le système le plus égalitaire et le moins impactant sur l’environnement.

Il ne s’agit pas d’interdire les relations commerciales avec des pays moins-disant fiscalement et moins exigeants sur le plan environnemental, mais de les encourager à s’améliorer sur ces points.

***

Mais il y a plus, bien plus.

Comme on l’a vu avec les négociations du TAFTA (qui n’ont à ce jour pas abouti et qui pourraient bien ne pas le faire tant que le camarade Trump reste aux commandes), le libre-échange tend à faire disparaitre (à “aplanir”) les règles de fonctionnement du marché: toute règle est une entrave; moins il y a de règle, plus la concurrence entre les forces productives est importante2. Les marchés s’ouvrent, mais c’est pour mieux détruire les entreprises socialement et environnementalement plus développées.

Détruire les règles qui entravent le commerce, poser dans le droit international cette destruction, c’est tenter de passer outre la démocratie qui a pour objectif de servir les populations et non l’économie.

Quant aux règles restantes, les grandes entreprises et fonds d’investissement aspirent à ce qu’elles soient arbitrées par des cours indépendantes des États.

Le libre-marché est une menace pour la démocratie.

  1. Cité par Serge HALIMI dans Les puissants redessinent le monde, in Le Monde Diplomatique, juin 2014, p. 11. Halimi ajoute: “A l’époque, on pensait déjà aux Chinois.” []
  2. Le TAFTA était autant une menace pour les populations européennes qu’étatsuniennes. []

Mes collègues profs et leur passivité

December 15th, 2018

“Les enseignants, qui constituent l’un des coeurs sociologiques de la gauche, sont faiblement menacés par l’évolution économique. Contrairement à ce que suggère la rhétorique ultralibérale, qui insiste pour que toutes les conduites humaines soient déterminées par l’appât du gain ou la peur de la perte, les professeurs font fort bien leur travail, en l’absence de risque de marché. Mais, n’ayant pas à craindre au jour le jour le licenciement ou une compression de leur salaire, ils ne se sentent pas menacés d’une destruction économique, sociologique ou psychologique. Ils ne sont donc pas mobilisés contre la pensée zéro. Sans être le moins du monde “de droite”, statistiquement, ou favorables au profit des grandes entreprises, ils sont atteints de passivisme et peuvent se permettre de considérer l’Europe monétaire et l’ouverture aux échanges internationaux comme des projets idéologiques sympathiques et raisonnables. Ils ne sont aucunement “bénéficiaires” car, si aucune souffrance économique directe ne les atteint, ils subissent de plein fouet les effets sociaux indirects du chômage, à travers des élèves difficiles, rendus violents par le contexte de décomposition sociale et familiale. L’acceptation implicite de la gestion économique par cette catégorie sociale, idéologiquement et statistiquement beaucoup plus importante que les “bourgeois” ou les haut fonctionnaires, assure la stabilité européiste et libre-échangiste du Parti socialiste, dans ses tréfonds militants et non pas simplement parmi ses dirigeants. On peut ici formuler une prédiction de type conditionnel: si les enseignants viraient sur les questions de la monnaie unique et du libre-échange, la pensée zéro serait, du jour au lendemain, morte, et l’on verrait se volatiliser les prétendues certitudes du CNPF et de Bercy.”
(Emmanuel TODD, L’illusion économique, Gallimard Folio, Paris, 1999, p. 316-317)

négocier avec le capital…

December 11th, 2018

« Qu’est-ce que je regrette ? Je regrette d’avoir choisi pour partenaires des personnes qui n’étaient pas de confiance et qui m’ont trahi. Je regrette aussi que lorsque nous avons tenté d’éviter que le Brésil entre en crise économique, nous avons décidé de mettre en place d’immenses exonérations fiscales. Mais les bénéficiaires [de ces exonérations] ont profité de ces gains avec les réductions d’impôts. Et, en échange, ils n’ont pas créé d’emplois ni investi. Je le dis aujourd’hui pour que les autres pays ne soient pas tentés de faire des politiques d’exonérations fiscales. Celles-ci  ne donnent pas de résultat ni de bénéfices pour la société. »

Dilma Rousseff, 7 septembre 2016

On ne négocie pas avec le capitalisme… sous peine de tout perdre.

Souvenir écrit

October 15th, 2018

à l’encre bleue, odeur de veine,
de cette peur dont on s’empare
avant qu’elle ne nous enchaine
l’enfant écrit le nom de celle.
Il y désire chaque lettre
dont chaque boucle semble épare (sic)
et l’encre ne suit où se mettre :
entre les traits claudique-t-elle ?

Hic, hâve image, ôtée d’ine ;
on ne peut dire où elle pose
ses fesses -chaise heureuse- fines
au cours à dia comme à hue.
Des Grâces Marie à la source
enterrée, fertile -j’ose
la métaphore usée-, course
sous les pierres qu’on ne la hue.

Excalibur ? Qu’on ne s’affole !
Il ne faudrait qu’on la devine,
que la rumeur d’elle s’alcoole,
qu’on ne la chasse, honte !, d’Éie.
Belle idée ? A l’ise, ô Caïne,
Les mots peut-être aussi s’avinent
et multiplient les combines.
De trois-quarts dos, ils se dé(l)ient.

L’enfant alors qu’il se rappelle
que comme tout enfant il joue
sérieusement vous appelle
à le rejoindre sur la scène.
Il sait que de vos mille têtes
il n’était que deux autres joues,
mais pour son encre, vous, vous êtes…
l’une des douze de sa cène.

Plan B : “Un divorce à l’amiable”

September 18th, 2018

l’expression “un divorce à l’amiable” est de Joseph Stiglitz. Imaginons qu’elle soit possible.

Pas d’esprit de revanche, pas d’acrimonie.

Il y a de nombreuses raisons pertinentes qui peuvent nous convaincre qu’une sortie est préférable à un maintien dans l’Union Européenne. La principale desquelles serait le refus de la part de nos partenaires de toucher aux traités en tout ou en partie. Négocier un plan A signifie clairement qu’il faille envisager un plan B. Se voiler la face en ergotant sur un plan B qui signifierait ajouter la menace de refus de jouer le jeu des traités tout en y restant consiste en un exercice de remise en question de soi-même qui risque de n’avoir pas de fin, et de réduire toute perspective de véritable changement à néant. Or, une politique de gauche signifie une politique de gauche, c’est-à-dire une politique qui ne peut être adoptée par les traités1 ; et donc un plan A de négociation des traités vers plus de possibilités démocratiques et plus de libertés de choix politiques (conséquence logique de la démocratie) signifie qu’en l’absence de résultat, il n’y ait pas d’autre option que la sortie des traités, donc de l’Union Européenne. Cette sortie se fera peut-être par l’article 50. Disons que c’est la version la plus probable dans un environnement international que l’on désire serein et pacifique. Cela dit, lorsqu’on observe l’attitude des dirigeants européens chargés des négociations de sortie du Royaume-Uni de Grande-Bretagne suite au Brexit populaire et à la déclaration par la Première Ministre Theresa May de l’application de l’article 50, on peut se poser sérieusement la question : l’Union Européenne est-elle bien aussi respectable que l’on doive respecter ses normes de sortie à la lettre ?

Car l’article 50 implique une série de protocoles de négociations tels qu’entre le moment de la déclaration de son application et la réalité de la sortie de l’État déclarant, plusieurs années se passent au cours desquelles une certaine agressivité s’installe.

On peut avoir toutes les colères que l’on veut vis-à-vis des gouvernants britanniques : depuis 38 ans, ils ont plutôt participé à la droitisation de la société partout dans le monde ; dans la plupart des cas, ils ont suivi, voire précédé l’agressivité des États-Unis d’Amérique dans leur croisade contre les pays du Moyen-Orient. Mais derrière le gouvernant britannique, il y a des populations, au moins quatre peuples distincts, des couches de travailleuses, de travailleurs et de sans-emplois qui souffrent et qui ne méritent pas notre rancoeur. La politique Juncker-Barnier à l’égard du Royaume-Uni est indigne, car elle suppose que nos alliés britanniques soient désormais nos ennemis et qu’il faille leur rendre la vie la plus dure possible -tout simplement parce qu’ils ont choisi de quitter l’Union Européenne. Une telle attitude est non seulement déraisonnable, en ce qu’elle provoquera fatalement encore plus d’aigreur de la part des populations britanniques vis-à-vis des autres pays de l’Union Européenne, mais en plus elle est contraire à l’éthique des bonnes relations entre les peuples -où est donc passé ce fameux désir de paix qui a(urait) motivé la création de l’UE ? Cette attitude nous rappelle celle des gouvernants du XIXe Siècle et du début du XXe Siècle, qui négociaient avec les autres gouvernants, mais dans un esprit d’hypocrisie et d’absence totale de souci du bien-être des populations. Les préoccupations des gouvernants de ces époques, comme celles de Barnier et de Juncker, sont avant toute chose celles de trafiquants sans scrupule soucieux de conserver ou d’étendre leurs parts de marché au détriment de celles des autres, celles de stratèges focalisés sur les manières de faire le plus de mal possible à leurs anciens partenaires, afin d’effrayer tout autre État qui aurait l’idée de faire de même, celles enfin de gamins capricieux et revanchards qui n’attendent qu’un moment d’inattention pour filer un coup de latte dans les tibias du voisin qui a eu le malheur de leur déplaire.

Cela dit, je ne suis pas sûr que leur attitude vis-à-vis de leurs partenaires intra-union soit plus louable.

La souveraineté politique, la souveraineté économique, bref la démocratie

Un plan B ne sera évidemment pas une partie de plaisir. Mais si les conditions de la démocratie ne sont pas remplies, il sera inévitable. Privilégier l’économique sur le politique, comme le souhaiteraient les partisans d’un maintien inconditionnel dans l’UE, serait à la fois un très mauvais calcul et éthiquement erroné.

Un très mauvais calcul, car sur le court terme ce qui semblera une bonne idée (« éviter un retour en arrière », « se prémunir d’une chute de croissance », « conserver des liens commerciaux clairs avec nos partenaires », etc.) consistera en fait à nous lier toujours un peu plus les pattes et à nous interdire de réagir avec vigueur face à des problèmes de plus en plus vastes -car c’est bien ce qui se passera si nous nous résolvons à nous conduire en libéraux durant les décennies à venir, tant d’un point de vue social qu’environnemental.

Ethiquement erroné, car surtout nous allons toujours plus réduire la démocratie, en la soumettant aux règles ordolibérales auxquelles l’Union Européenne nous astreint de plus en plus. Sans être devin, nous pouvons deviner qu’il sera toujours plus difficile de « revenir en arrière » sur des règles de plus en plus contraignantes et laissant de plus en plus de pouvoir aux forces de l’économie financière, laquelle ne cédera évidemment pas de bonne grâce face à la démocratie.

L’Union Européenne a privé, ces dernières années, la Grèce de sa souveraineté politique en lui coupant toute possibilité de peser sur son économie dans un sens ou dans un autre qui lui aurait plu et qui n’aurait pas convenu aux créanciers du pays2. La politique économique et politique de l’Union Européenne a pourtant systématiquement été négative pour les populations durant toutes ces années de crise3. Rien ne nous oblige à poursuivre dans ces directions. Rien ne nous oblige à suivre des règles qui conviennent au libéralisme classique, qu’il soit néo, ordo ou autre chose4.

Si nous sommes de gauche, nous ne pouvons faire l’économie de cet effort.

  1. Je renvoie à la réflexion tenue par Marc BOTENGA, Les chaines des traités européens, in Lava, Automne 2017, p. 75-94, mais aussi à à peu près tout le propos tenu jusqu’ici dans l’ensemble de ce texte de réflexion sur les traités de l’UE et la nécessité de les réformer ou d’en sortir. []
  2. Stiglitz raconte les séquences Papandréou – Samaras – Tsipras assez longuement tout au long de son livre. Joseph STIGLITZ, L’Euro. Comment la monnaie unique menace l’avenir de l’Europe, Les Liens qui Libèrent, 2016. []
  3. Cf. STIGLITZ, op. cit., p. 315-316. []
  4. Stiglitz a d’ailleurs quelques bonnes idées à proposer aux Grecs s’ils devaient un jour s’émanciper de l’Union Européenne, comme par exemple de créer un système de financement électronique qui ne doive rien aux entreprises privées -à commencer par les banques ; J. STIGLITZ, op. cit., p. 316-318. []

Triangle rouge – passage d’un livre en construction.

May 29th, 2018

Attention, passage douteux, limite horrible:

J’ai de la peine à me souvenir de la première fois que j’ai accroché ce petit triangle rouge au revers de ma veste, acheté au sortir d’une représentation théâtrale sur le thème des camps. Il suffit que je dise camps, généralement, pour que la profondeur qui l’englobe transperce. Il n’y a aucune souffrance qui peut l’emporter sur celle-là ; toutes les douleurs qui ont précédé, toutes celles qui ont suivi, sont écrasées par celles que ce terme implique. L’ironie est que la pièce que j’avais vue parlait des homosexuels enfermés et massacrés par les Nazis, et non des juifs. Des homosexuels qui étaient, même aux yeux des autres prisonniers, comme des gardes, considérés comme les pires sous-hommes qui puissent exister (si l’on excluait, pour les gardiens, les Slaves). Je n’ose imaginer l’état d’esprit de ce juif homosexuel et communiste qui se connaissait des ascendances tziganes ou slaves. Si en plus il souffrait d’un handicap quelconque… Et s’il avait le malheur d’être une femme… Se peut-il que celle-là souffrît d’une souffrance plus grande encore que celles et ceux qui passaient les barrières des camps pour la dernière fois.

Des âmes pures prétendront sans doute que ce passage était au mieux maladroit, au pire révélateur de l’état d’esprit « rouge-brun » qui ne manque pas d’être latent chez quelqu’un qui traine entre deux eaux, malodorantes, anti-démocratiques, souillées de cet anti-parlementarisme qui nous caractérise si bien, nous, les extrémistes, les radicaux… De dérives en dérives, je me fermais aussi aux cercles de la contestation, du moins celle qui se voulait acceptée -et peut-être pas si contestatrice que cela.

Pourquoi reste-t-elle une référence malgré tout ?

May 14th, 2018

Ce qui fait l’originalité, la spécificité, la force de la Révolution française de 1789 est affaire de débat. Certains la considèrent toujours comme l’événement le plus important de l’histoire française, d’autres voudraient en minimiser la portée, et quelques gradés aspirent à ce qu’on la range au mieux aux oubliettes, au pire dans les geôles des monstres historiques. Il faut dire qu’elle n’est pas facile à cerner. On peut passer sa vie à l’étudier, elle restera en grande partie dans l’obscurité, tant les traces, les faits, les interprétations qui la concernent sont nombreuses1.

Et si c’était justement de ce côté-là qu’il fallait se tourner pour saisir la raison de l’engouement de tant de gens pour cet événement de moins d’une décennie (1787-1795) ?

La Révolution française de 1789 a peut-être bouleversé l’Europe, et même en partie le monde (celui des colonies, au moins, mais même au-delà), par les changements qu’elle a apportés, mais sans doute ni plus ni moins que le Traité de Westphalie, la Réforme ou l’invention du moulin à vent. Ce qui marque, dans 1789, c’est tout autre chose ; si tant de gens s’y retrouvent, et si tant d’autres sont capables de la fustiger, c’est qu’on y distingue justement les traces de myriades de facettes de l’humanité.

La Révolution française de 1789 est sans doute le premier événement de l’histoire humaine où purent s’exprimer longuement et nettement autant d’individus, dans leur évolution et dans leur complexité, et de telle sorte que nous en ayons gardé trace. Jusque là, même lors de la Révolution anglaise de 1642-1651 ou lors de la Guerre d’Indépendance des colonies britanniques du Nouveau monde, encore plus bien sûr quand il s’agissait de luttes entre deux princes, deux ministres ou deux pays ; ou même lorsqu’il s’agissait de révoltes paysannes locales, voire régionales, les points de vue en présence étaient relativement limités, et en tout cas, si une révolte paysanne faisait écho dans la grande histoire, on n’en gardait trace que de morceaux de discours d’une poignée de chefs ou d’inspirateurs au mieux. Ainsi la révolte de Jan Hus ou celle de Thomas Münzer, par exemple. Nous ne savons rien ou presque des contradictions qui pouvaient miner ces mouvements. Et il devait y en avoir, du moins devons-nous le supposer : les hommes se dressent contre un ennemi commun avec force et vigueur quand ils en ressentent le besoin, la nécessité, mais aussi quand ils en ont la force. Lorsqu’une révolte traine en longueur, comme celle de Münzer, les impératifs de chacun se rappellent à des moments différents. La moisson, une femme qui accouche, un père qui meurt, la fatigue, la maladie, mais aussi les évolutions, les contradictions, les scissions…

Les mouvements de foule, de masse, les multitudes, si elles sont effectivement si remarquables dans leur unité, ne sont que des ensembles d’unités capables d’autonomie. On ne peut mener des milliers, et a fortiori des centaines de milliers de gens pendant des années à une mort identique que s’ils sont un tout petit peu disciplinés et en tout cas embrigadés. Cela explique peut-être les Pastoureaux et certaines croisades. Evidemment nous savons très peu de choses sur ce que pensaient ces milliers de gens qui circulaient sur des centaines de lieues. Mais, peut-être autant que la répression, cela explique aussi l’apparence velléitaire des luttes sociales avant la Révolution française (et même en partie celle de la Vendée).

La Révolution de 1789 rompt avec le passé en ce que, soudainement, en quelques semaines à peine, dans un contexte intellectuel favorable, ce ne sont plus quelques individus ou même quelques dizaines d’individus qui poseront leurs bagages de désirs et de revendications, mais des milliers, des dizaines de milliers, voire même bien plus. Et il y a mieux : non seulement ce sont des individus innombrables, mais en plus ce sont des individus qui n’avaient pas l’habitude d’avoir le droit de s’exprimer. Soudainement, les seigneurs n’avaient plus le pouvoir de contraindre les habitants de leurs fiefs à une pensée religieuse, binaire et commune. Et aussitôt, on s’aperçut que ces milliers de milliers de personnes étaient capables de penser des choses différentes, des choses extrêmement différentes et opposées.

Les Lumières étaient passées par là, bien sûr, mais également l’alphabétisation, la contraception, le rejet ou en tout cas le scepticisme vis-à-vis de la religion ; la France était à cette époque à un tournant de l’histoire des populations : elle est le premier pays à avoir franchi un ensemble de barrières sociales dans l’histoire. Si les régions restaient très différentes dans leur ensemble, et si les niveaux de progrès y étaient très différents, cela n’allait qu’encourager la diversité des positions en présence au moment du conflit qui allait les exacerber et leur servir de terrain de jeu.

Tout à coup, avec les assemblées électives, les cahiers de doléances, les sociétés populaires, les clubs et les sections, on donnait l’occasion à une quantité gigantesque d’individus de s’exprimer. En plus, leurs dires allaient être transcrits, imprimés, publiés, envoyés dans toute la France, si eux-mêmes ou d’autres les estimaient pertinents. Certes, les passions ne produisirent pas que du bon. Mais ces myriades d’individus allaient écrire de toutes nouvelles pages de l’histoire : celles du débat, de la pensée active, du militantisme…

Cette multiplicité énorme de points de vue est aussi une multiplicité énorme d’intérêts plus ou moins divergents. C’est ainsi que l’on pouvait trouver des esprits sincèrement altruistes dans différents groupes identifiés en présence, et des esprits corrompus ou purement intéressés dans les mêmes. Si Robespierre et Saint-Just étaient probablement les plus désintéressés des Montagnards, Marat chez les plus avancés des démocrates, il y a fort à parier pour que Brissot chez les Girondins et Barnave chez les Feuillants étaient aussi sincèrement convaincus de la légitimité de leurs idées, alors que dans le même temps des personnalités comme Fouché, Danton, Hébert, Vergniaud ou Mounier s’étaient, eux, embarqués dans leurs groupes d’influences par pur calcul personnel plutôt que par affinités.

La Révolution permet également pour la première fois à de nombreux hommes de s’exprimer librement. Et pas seulement quelques esprits libres, isolés et ignorés, comme Cyrano ou Meslier, mais des hommes par milliers, dont les qualités les rapprochaient de Molière ou Voltaire, mais sans la nécessité de se plier aux désirs d’un prince.

Il n’y avait plus d’entrave à l’expression. Tout un chacun pouvait dire ce qu’il désirait. Cela allait si loin que le pays fourmillait des appels à la lanterne, puis à la guillotine contre des individus nommés ou clairement désignés. Les limites à l’expression ne se déclarèrent à nouveau qu’au fil des lois qui, par exemple, interdirent de se faire le héraut de la loi agraire ou d’en appeler à une manifestation de corps de métier, avant d’empêcher légalement les réunions de groupes fermés d’individus. On ne s’étonnera pas que ces lois sanctionnaient principalement des révoltes contre la liberté de commerce et la liberté d’exploitation de la main-d’oeuvre. On n’interdisait à personne d’encore appeler à la haine d’untel ou à l’exécution d’un autre. Il n’y avait plus de crime de lèse-majesté et il n’y avait pas encore non plus de principe légal de diffamation, même si tout journaliste pouvait se voir légalement attaqué, comme ce fut le cas d’Hébert ou de Desmoulins, non pour des actes clairs, mais pour ce qu’ils écrivaient. Manifestement, l’expression n’était libre que dans une certaine mesure, surtout à partir de 1793, et cela dès avant la chute des Girondins, puisque la première cible journalistique de la loi fut Marat.

Cette limite mise à part, nous voyons un événement qui, dans l’histoire, n’a aucun précédent. Des feuilles par centaines et des publications par milliers se manifestèrent dans tout le pays, dès 1789, puisque la censure disparut à cette époque-là. Générosité réelle ou erreur stratégique de l’autorité royale ? Difficile à dire dans l’état de mes connaissances. Ce qui est certain, c’est que tout de soudain, le peuple français devenait aussi souverain éclairé que n’importe quel Joseph II d’Autriche.

Un indice clair de ce que j’affirme ici plus haut se trouve dans l’histoire de la période qui suit directement celle de la Révolution. Le Directoire (1795-1799), dont certains historiens regrettent le mauvais traitement ou l’absence d’intérêt de nombre de leurs collègues dure autant que la Révolution, ou presque (1789-1795), son historiographie est beaucoup moins épaisse et les passions qui l’entourent bien moindres. Mais le calcul est simple, pourtant ; ce n’est pas tant un problème de personnalité des individus acteurs du Directoire ou de qualité de l’événement en soi. Le Directoire possède immanquablement bien des qualités, surtout si on ne le compare pas à sa parente directe. Le Directoire aurait pu se faire valoir comme un aboutissement modéré de la Révolution et montrer une bourgeoisie parvenue à quelque chose qui ressemble au compromis de la Glorieuse révolution de 1688. Pourquoi pas ? Bien sûr, il fut balayé par la guerre et la nécessité du généralat tant décrié par Saint-Just, Billaud-Varenne et Robespierre. Mais sa chute n’en fait pas son déshonneur, sinon celui de la Révolution française serait aussi sombre. Non, ce n’est pas cela qui fait l’amoindrissement du Directoire par rapport à la Révolution de 1789.

Ce qui différencie le Directoire et les six années précédentes, c’est la diversité et la multiplicité des individus qui s’en faisaient les acteurs. Alors que l’on pouvait trouver des éléments de discussion vastes, pertinents et se mouvant à travers tout le pays, et pas seulement de Paris vers les départements, mais aussi des départements vers Paris, ceci s’arrête progressivement, puis tout à fait, à partir de la mort de Brissot, de Vincent et Ronsin, puis de Robespierre, et enfin de Babeuf, mais aussi la chute de la plupart des mouvements populaires et la fermeture des journaux les plus créatifs.

La Constitution de 1795 marque sans doute une véritable rupture, mais les sociétés populaires persistent encore quelques années. Les discussions ne s’arrêtent pas, mais désormais de plus en plus souvent les délégués, fonctionnaires, officiers, etc., sont nommés par l’autorité supérieure, et non plus par un corps souverain de base (pour ne pas dire inférieur).

Une véritable organisation démocratique par la base s’était installée spontanément à partir des assemblées primaires de 1789, puis de ses héritières, les sociétés populaires, les sections, les clubs, les districts, qui se nourrissaient de bases actives, mais qui, fatiguées, affamées et décimées, ne purent résister à la réorganisation pyramidale qui se manifesta de plus en plus, mais pas seulement à partir de 1795 : c’est dès 1793 que le gouvernement girondin, puis le gouvernement montagnard, limitèrent la possibilité d’organisation spontanée. On ne saurait, par sympathie ou par désir idéal, se voiler les yeux, mais il ne faudrait pas non plus oublier les raisons de cette tendance. En ce qui concerne le Directoire, les motivations sont claires : il s’agit de réduire le demos de la démocratie aux seuls décideurs valables, c’est-à-dire aux propriétaires.

Par contre, en ce qui concerne la période de l’an I à l’an II, il ne s’agissait pas de détruire la démocratie par idéologie autocrate, mais de faire face à une situation de guerre et d’urgence ; de guerre externe et de guerre interne. La spontanéité et la diversité, aussi souhaitables pussent-elles apparaître, même aux plus doctrinaires et aux plus idéalistes de nos révolutionnaires, en temps de paix, devenaient des obstacles à la victoire2.

* * *

Il fallait réduire, non pas la diversité des points de vue ou leur expression, mais brider leur impact sur l’efficacité du gouvernement révolutionnaire dans la guerre qui avait été déclarée en 1792. La spontanéité de la base fut pourtant aussi un avantage pour commencer la guerre, même si elle en fut un obstacle : les deux premières levées, celle de 1791 et celle de 1792, furent de véritables succès : les volontaires allèrent en masse où il le fallait3 pour défendre la révolution, qui n’était même pas encore républicaine. Malheureusement, sans organisation économique suffisante, et avec un gouvernement manifestement contre-révolutionnaire, la logistique ne suivit pas et les bataillons n’étaient ni prêts ni armés au moment où il fallait affronter de véritables professionnels. Le nombre et l’enthousiasme y suppléèrent, ce que l’on vit notamment à Valmy. Tout à coup, la guerre découvrit l’importance de l’implication de ses soldats, au-delà de sa discipline. Les hommes de Valmy ne voulaient pas céder. Et ils ont tenu, alors qu’ils n’avaient pas eu le temps de se former comme l’avaient eu leurs vis-à-vis de l’autre côté du champ de bataille. Ces derniers en furent sans doute frappés, étonnés, déstabilisés. Goethe, présent à cette occasion, en fut totalement retourné4.

Les hommes de Valmy venaient pour beaucoup directement de Paris. C’était des savetiers et des tailleurs, comme une expression intéressante le rappelait, qui avaient repoussé la première armée du monde. Et comment avaient-ils pu faire cela sinon en ayant eu dans les oreilles et sous les yeux les mots qui leur avaient permis de saisir l’importance de leur appartenance à un corps supérieur à eux-mêmes, connu sous le nom de nation ? Et comment avaient-ils pu s’associer à celle-ci, sinon parce que tout ou partie de ces mots qui tournaient autour d’eux faisaient écho justement d’idées qu’ils partageaient ?

La Révolution française de 1789 rompt avec le passé, mais elle n’égrène pas vraiment dans le futur. Par la suite, il n’y aura plus de moment aussi dense en expression diversifiée dans un pays ou dans une région.

C’est qu’entre-temps -mais je m’avance- une réalité va dévaster toute possibilité de reproduction de cet état d’esprit : le parti.

  1. Je m’engage dans l’accord par proximité. []
  2. Aussi, n’oublions pas à qui la Révolution devait cette guerre. []
  3. Sans doute aidés par l’idée qu’ils ne s’engageaient que pour une seule campagne. []
  4. « D’aujourd’hui et de ce lieu date une ère nouvelle dans l’histoire du monde. » []

Trop de mois de silence

April 13th, 2018

Je travaille sur deux gros projets depuis -plusieurs mois pour l’un et plusieurs années pour l’autre. Ce qui explique mon peu d’application sur ce blog, sans le justifier. D’un autre côté (pour ne pas dire “en même temps”, désormais honni), bon, est-ce bien grave?

Ceci ne signifie pas que de temps en temps je ne voudrais pas écrire quelque chose sur les événements qui ont lieu.

Je me suis déjà exprimé longuement ici sur le Brésil; je voudrais pouvoir le faire plus sur le Vénézuéla, mais sur ce sujet je ne me sens pas qualifié. Je peux juste dire qu’à l’approche des événements prochains, je crains une intervention extérieure plus que toute autre chose.

Qu’apporterait-elle de bon? Nous savons tous que ces interventions dites “de la communauté internationale” n’ont en rien aidé les populations en Irak, en Libye, en Afghanistan, en Somalie, que nos gouvernants sont co-responsables des catastrophes humanitaires en RDC, au Rwanda, que leurs actions ont produit plus de terroristes qu’elles n’en ont détruit. Et qu’on finit par se demander s’il n’y a pas une intention… Incompétence ou malhonnêteté?

On voit que je n’ai pas le coeur à rigoler.

Il y aurait beaucoup à dire sur la politique intérieure des pays de l’Union Européenne, et c’est d’ailleurs l’un des deux gros sujets sur lesquels je travaille en ce moment. “Alerte gâcheuse” pour les mois à venir: je prépare actuellement un réquisitoire serré contre les traités de l’Union Européenne, contre les structures libérales et leurs défenseurs aux manettes et une plaidoirie pour une position alternative -qui existe, heureusement, mais que je m’échine à encourager du mieux que je peux: par la recherche des faits et par les propositions.

On pourrait, et on devrait parler longuement des élucubrations des gouvernants des pays de l’OTAN qui semblent participer d’une surenchère imbécile en vue d’une justification d’agression contre le plus grand pays du monde. Vu de l’espace, les USA et leurs alliés semblent à peine plus importants que la Russie, et pourtant, les budgets militaires corrélés des six pays les plus militarisés de l’Otan font plus de douze fois celui de l’horrible ours caché derrière son hiver sibérien. Les discours et actions des gouvernements turcs, hongrois et polonais devraient nous suffire pour nous convaincre que l’OTAN n’est pas dans le camp du bien. Mais non: elle nous protège d’une menace évidente; elle agit pour le bien du monde; elle se repait de son auto-justification dans des roulements d’épaules qui, je dois le dire, me font rouler des yeux d’étonnement tant j’ai du mal à comprendre l’aveuglement des peuples d’Europe Occidentale.

Nous avons, de l’Islande au Portugal, de l’Italie à la Norvège, les populations les plus éduquées depuis le début de l’humanité, un taux de croyance en l’irrationnel extrêmement bas comparé au reste du monde et surtout au reste de l’histoire, une capacité à comprendre les avancées de la science tout à fait exceptionnelle dans la plus grande partie de la population, un bagage de révolution et de réformes sociales qui n’a pas eu son pareil dans le passé -il est vrai aussi que le XVIIIe, le XIXe et le début du XXe siècles avaient nécessité de tels mouvement de foules pour arriver aux progrès que nous avons connu jusqu’aux années 1970, environ.

Et malgré cela, nos peuples semblent subjugués par les outils de propagande libérale (économiquement) et autoritaire (politiquement). Nous en connaissons les points forts: la “fin de l’histoire” a dressé le libéralisme économique comme seule solution “connue” et “souhaitable” -les autres ont cessé d’être considérées médiatiquement comme positives- et de nouveaux ennemis sont régulièrement avancés pour justifier la restriction de nos libertés civiles. Les causes de nos malheurs deviennent par sophisme les solutions à nos problèmes.

Les hommes (et les femmes) qui se sont assis sur les structures politiques pour justifier la domination économique libérale, les reculs successifs de la démocratie et la pollution générale de notre planète se présentent en sauveurs du monde en combattant de minuscules problèmes (en comparaison avec ceux qu’ils ont créés) présentés comme les obstacles à notre bonheur.

Aujourd’hui, c’est tout juste si la Russie, certes loin d’être parfaite, mais qui a atteint son plus haut degré de démocratie de toute son histoire -plus que millénaire-, n’est pas présentée, par association avec l’Iran -une République islamique, certes, pas rigolote, surtout si l’on est athée, mais où il est bien plus possible de s’exprimer qu’en Arabie Saoudite ou au Yémen– et la Syrie -qui, jusqu’il y a six ans, était un Etat non démocratique, mais laïque et ayant réussi à faire cohabiter des populations très différentes et théoriquement très désunies-, comme la cause de tous les maux de la Terre, en compagnie, évidemment de la Corée du Nord et, par extension, de la Chine et du Vénézuéla.

Je reste confiant dans l’idée que ni Trump, ni Macron, ni May ne veulent déclencher une guerre mondiale et resteront dans les limites de leurs rodomontades, parce qu’ils aspirent à dominer la scène politique et à favoriser leurs créanciers, et qu’ils ne chercheront pas à titiller “l’ogre russe” plus qu’il ne faut. Les nouvelles de ce matin semblent enclines à m’y conforter. Je crois que l’apparente irrationalité de Trump est tout à fait calculée et qu’il gère sa relation avec Poutine comme on gère des informations contradictoires à la corbeille.

On en vient presque à souhaiter que la CIA est bien derrière chaque dirigeant de l’OTAN, prête à les empêcher, en Hongrie ou en Pologne, par exemple, ou en dehors de l’OTAN, comme en Ukraine ou au Pakistan, de commettre l’irréparable, parce que, dans leur cynisme, ils restent rationnellement préoccupés par l’équilibre instable du monde -sinon, que pourraient-ils dominer?

Mais évidemment, aussitôt, on se rappelle leur incompétence manifeste dans nombre de dossiers (incompétence ou malhonnêteté? ou alors multiplicité des services entrainant ignorance par la main droite de ce que fait la main gauche?), l’incohérence de certaines actions… Evidemment encore, cela ne m’empêche pas de me souvenir que CIA, USAID, NSA sont derrière une quantité invraisemblable de crimes et de situations sociales et politiques désastreuses, en particulier sur le deuxième continent de ma vie: l’Amérique du Sud.

Donc, je disais “presque”.

Et puis, naturellement, après avoir -trop peu- considéré la situation des pays où l’on meurt encore régulièrement de la violence policière, de la faim, du manque de soins chroniques, de l’absence de normes sanitaires, des guerres plus ou moins civiles, de l’imposition des règles du marché et de la concurrence “libre et non faussée” qui ruinent la société agraire et forcent les gens à se vendre à quelques cents de l’heure dans des fabriques qui ne dépareraient pas dans l’Alost du XIXe Siècle, après tout cela, donc, il faut bien se pencher un petit peu sur nos malheurs belgo-belges.

La libéralisation des services publics, la fin des soins de santé à prix raisonnables, la division de l’enseignement non plus en deux, mais en trois, quatre, voire plus de niveaux de qualité, les transports en miettes, le gel des revenus, l’enfumage sur les salaires poches et sur la réduction du salaire brut, la politique sécuritaire sous prétexte de terrorisme, la poursuite du tout à la bagnole, totalement incompréhensible et irrationnelle, l’incohérence sur les argumentations obscures concernant le nucléaire, … On ne sait plus que choisir. A l’échelle de la crise brésilienne, je tiens à le dire, nos problèmes sont ridicules. Mais comme je suis belge, je tiens tout de même à poser ma petite humeur sur les axes de possibilités présentés par nos glorieux partis, Ecolo, cdH, PS, MR ou Defi, d’un côté, et leurs équivalents flamands de l’autre: ça tient dans un mouchoir de poche libéral et autoritaire, peu innovant dans une perspective à long terme et sans aucun intérêt si l’objectif est bien de servir de modèle au reste du monde.

La Belgique, à l’intérieur de ses contradictions communautaires -qui ont surtout pour objectif de nous faire oublier tout le reste-, suit avec un calme méprisable les préceptes capitalistes de l’Union Européenne.

Quand on connait un peu les Traités conclus au cours des décennies passées et les décisions du Conseil européen et de la Commission Européenne, on ne peut que le constater. Mais on doit aussi rappeler que nos gouvernants sont partie prenante de ces décisions, notamment du fait que ce sont nos ministres qui font partie du Conseil et que ce sont eux aussi qui se mettent d’accord sur la nomination des commissaires qui ont pour charge de mettre en forme le programme dressé par… les Etats.

La prochaine fois qu’un communicant gouvernemental vous fera le coup du “c’est la faute à l’Europe”, répondez-lui que son doigt, s’il était suffisamment long, en faisant le tour de la Terre, après être passé à travers la Commission, pointerait son dos.

Pour finir, une petite contribution à la polémique trop peu présente sur “néolibéralisme ou libéralisme?”. Le néolibéralisme, c’est le libéralisme à cent pour-cent sans concession, désireux de ne laisser aux Etats que leurs fonctions régaliennes. Bref, c’est le libéralisme rêvé par les puristes de la chose. Ce n’est certes pas l’idée d’Adam Smith, mais il ne faut pas oublier que ce dernier n’a fait que théoriser quelque chose qui existait déjà à l’échelle de certaines régions ou de certaines associations. Adam Smith avait sans doute le projet d’un libéralisme généreux, qui restait attentif aux déshérités et aux malchanceux (si, si, c’est prévu dans ses textes). Il avait sans doute le souci de convaincre le plus grand nombre. Smith faisait le pari d’un lectorat le plus large possible, alphabétisé, désireux de se lancer dans l’entreprise, à une époque où le salariat n’était pas encore la norme et où l’usine n’était pas l’enfer qu’allaient connaitre la toute grande majorité des ouvriers anglais un siècle plus tard. Il faut remettre Smith dans son contexte. De même qu’il faut remettre les néolibéraux dans le leur. De là à devenir keynésien, il n’y a qu’un pas -que je ne franchirai pas, comme vous vous en doutez.