L’inertie est de droite

Je ne voudrais pas que l’on s’imagine ce texte « de circonstance », suite aux dernières élections françaises ou à l’apparition d’un nouveau machin dans le spectre des partis en Belgique francophone. La réflexion en est beaucoup plus structurelle, bien plus liée à une réalité historique, une forme de constance, une logique malheureusement vigoureuse.

Le scénario du monde n’est pas un scénario de solidarité, d’émancipation, de mieux-être général et individuel. La tendance lourde, celle des directions nationales et internationales, va dans un sens général autoritaire, élitiste, mercantile. La droite mène le monde par le rapport de force, parce que le rapport de force ne peut que profiter, par définition, aux plus forts, et que les plus forts, fatalement, ce sont avant tout ceux qui capitalisent, autrement dit des habitués de la droite. Ce raisonnement peut s’étendre par ailleurs vers les grandes organisations non-étatiques, telles que les ONGs et les syndicats, mais aussi, évidemment, les entreprises.

Dois-je nuancer ? Bien sûr : il existe des personnes sincèrement de gauche dans tous les espaces dont je viens de parler, des personnes qui, à tort ou à raison, estiment faire Å“uvre utile et de gauche au sein de ces entités -y compris dans les entreprises-, et sinon ouvertement de gauche, humaniste, solidaire, compassionnelle, émancipatrice -donc, de gauche, bien qu’elles refusent de le reconnaître.

Si l’on définit la gauche par la promotion d’une plus grande, d’une plus large émancipation, d’une solidarité plus forte et étendue, d’une vision plus horizontale de la gestion, tant locale que globale, il y a beaucoup d’individus qui se disent de gauche et ne le sont pas, comme il y en a beaucoup qui refusent de se dire de gauche, et le sont pourtant.

Mais s’il y a bien une chose qui empêche d’être de gauche, c’est l’inertie. Avoir des idées de gauche, penser à gauche, se dire de gauche, ne suffit en aucune manière pour l’être. Être de gauche réside dans l’action, dans le faire, dans l’opposition à l’inertie, car l’inertie est de droite. Dire, mais ne rien faire, ou en tout cas ne rien faire dans le sens de la gauche (de l’émancipation, de la solidarité, de l’horizontalité), c’est en réalité faire le jeu de la droite, et donc être de droite. Parce que faire -ou ne pas faire- dans le sens de la droite catalogue à droite.

Globalement, les partis sont de droite, ou tendent vers la droite dès qu’on en néglige les principes, les bases de gauche. Si le tribun peut être de gauche, le césarisme est de droite, et donc l’héroïsation, la personnification du pouvoir (méfions-nous des tribuns dès qu’ils sortent de leur rôle) est de droite ; la confiscation du pouvoir au sein d’un parti par un petit groupe ne peut que rappeler l’aristocratie, et l’abandon des beaux principes de rotation des élus, par exemple, est clairement un réflexe de droite qu’il s’agit de combattre si l’on est sincèrement de gauche -qu’importe les résultats immédiats ! -qu’importe les visions tactiques !; les concessions estimées nécessaires, les compromis permettant une politique des petits pas, ces concessions étant sacrificielles de droits ou d’intérêts de gauche, ne permettant pas une amélioration générale des principes de gauche, sont à proscrire, car il ne sert à rien d’avancer d’un pied à gauche, si l’on cède à droite de l’autre côté -la souffrance, la répression, l’oppression des uns ne peuvent être compensées par la diminution de celles des autres ; ainsi, les solutions globales, venant d’en haut, des échelons élevés, estimant ne pas pouvoir tenir compte des réalités de terrain, sont également des visions droitières, même si ceux qui les mènent s’estiment sincèrement de gauche.

On peut ainsi dessiner des visions, non pas manichéennes, mais tendancielles, de gauche et de droite, avec des destins dont les trajectoires politiques se croisent, se perdent dans leurs actes. Il est d’ailleurs possible d’être qualifié alternativement de gauche ou de droite suivant ses positions dans des domaines différents. Mais, au total, celui qui estime pouvoir se retrouver au centre, modéré, nuancé, fait le jeu de la droite, car il va dans le sens de la chute, de la gravité politique, qui est de droite, alors que la gauche est le sens de l’effort, du vol, de l’ascension. Sans vouloir jouer d’une image eschatologique paradis-enfer, l’idée de considérer la droite comme la solution de facilité et la gauche comme celle du travail nous autorise à cette métaphore de l’envol, de la poursuite vers la lumière. Coupons la métaphore ici, je m’en voudrais qu’elle puisse permettre d’évoquer une opposition du genre « consommation d’énergie de gauche – paresse de droite », la gauche se retrouvant plus souvent dans l’économie de l’énergie et la droite dans la surproduction et la croissance.

Mais donc, ne baissons pas les bras, tant que nous conservons le crédit d’énergie de notre jeunesse ou de notre expérience, la capacité de choisir, la liberté de refuser. Soyons de gauche, et donc agissons comme tels.

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