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« L’alibye »: une mauvaise superproduction, une de plus, en attendant la suivante…

Mardi, juillet 26th, 2011

J’ai insuffisamment étudié la guerre d’Espagne pour pouvoir l’affirmer comme un historien devrait pouvoir le faire, mais elle reste pour moi un exemple intellectuel d’application dans bien des cas de figures qui occupent le devant de la scène actuelle en matière d’engagement militaire. Les républicains, communistes, anarchistes –et autres, sûrement- qui se lancèrent à l’aide du gouvernement légitime espagnol pour le défendre contre les troupes rebelles d’obédience fasciste ou équivalente, soutenues par les régimes d’extrême-droite, la papauté et le silence radio des relatives démocraties de l’époque, le firent sur base d’une décision volontaire individuelle. Ils auront été motivés, hommes et femmes, par leurs propres convictions, peut-être par leur appartenance à un mouvement ou un parti, en suite d’une campagne de sensibilisation ou un recrutement quelconque, mais personne ne le leur a imposé. Aucun gouvernement, aucune force supérieure, n’a pu les obliger à se rendre en Espagne pour rejoindre les rangs des républicains.

Pas plus d’ailleurs que le moindre « impératif moral » kantien ou cicéronien, d’ailleurs. Et c’est ce qui fait de cet engagement toute sa force, sinon sa beauté (qu’y a-t-il de beau dans une guerre, même menée par les motivations les plus pures?): les individus étrangers qui y prirent part le firent de leur propre chef. D’un autre côté, les Espagnols, sur place, n’avaient pas plus le choix de se retrouver champ de bataille et chair à canon que les Libyens aujourd’hui, ou les Syriens, les Egyptiens, les Irakiens, les Afghans, les Ivoiriens et combien d’autres encore -Palestiniens, Israéliens, Somaliens… La liste est longue de tous ces conflits, révoltes, révolutions, guerres civiles, occupations, qui ouvrent ou ferment nos journaux dans une monotonie qui entraîne chez nous la plupart du temps plus d’indifférence ou de résignation que d’indignation ou de colère, pourtant légitimes.

Des arguments obscurs et occidentalistes

Quand des militants de certaines obédiences tentent de briser un blocus -et l’on aura reconnu le cas israélo-palestinien- ou s’engagent à braver les colères des seigneurs de guerre pour aider une population touchée par la famine -comme en Somalie-, ils le font, pour de bonnes ou de mauvaises raisons selon le jugement des uns et des autres, mais ils le font sur base individuelle, en fonction de choix souvent courageux, mais en tout cas libres, pour autant que cet adjectif puisse signifier quelque chose.

Lorsque le Monde Diplomatique de juillet 2011 publie le témoignage d’Ibrahim Al-Koni, lequel nous fait part en réalité d’un de ses amis libyens (tout comme lui), exilé en Tunisie, anonyme, qui, après bien des hésitations, après avoir d’abord aidé les blessés qui quittaient son pays d’origine, décida que son devoir était de rejoindre la révolte contre le régime de Khadafi, le fit et disparut, lorsque le Monde Diplomatique nous présente ce témoignage tout brut, il oublie de le commenter. Car, comment l’interpréter? Le message d’Ibrahim Al-Koni est-il de nous faire part de ses propres hésitations à s’engager jusqu’à ce point dans la révolte? Le fera-t-il jamais? Dès lors, nous invite-t-il à la prudence ? Ou bien nous incite-t-il à approuver l’intervention des forces de l’Otan dans son propre pays? Pour ma part, et dans l’absence de plus de détails ((Qui sait si ce héros n’est pas en fait un infâme opportuniste ? On peut raisonnablement penser que non, mais ni Serge Halimi, rédacteur en chef du Monde Diplomatique, ni moi, ni la toute grande majorité des lecteurs de l’un des meilleurs journaux de langue française, ne peuvent connaître les motivations, ni le passé d’un inconnu, aussi honorable puisse être son garant.)), je salue ici la décision prise par un individu qui estime de son devoir d’intervenir physiquement, en son nom propre, réellement, dans un conflit qui le concerne au premier chef, lui et sans doute une grande partie de ce qu’il aime. Et même s’il ne le concernait pas, son geste rappelle, au fond, à bien des égards, celui des Brigadistes –je veux dire, ceux d’Espagne, ceux de 1936, même si comparaison, en histoire, jamais n’est raison.

Mais il y a un mais.

Les arguments d’Ibrahim Al-Koni –dont la thèse reste donc obscure- sont émaillés de citations qui ne laissent pas d’étonner -sa culture d’origine y transparaît à peine-: Cicéron, Kant et un certain Henri Frédéric Amiel, desquels il tire des principes d’exigences morales, de devoir et même de bonheur dans la mort. Rapidement, il cite aussi Platon et Rousseau, l’un pour évoquer celui que d’être avec un ami, l’autre qui en appelle à la fin de l’histoire avec la disparition des tyrans, des guerres et des conspirateurs –comment ne pas les approuver ? On pourrait cependant trouver chez Platon bien d’autres exemples d’impératifs moraux, liés au devoir envers la cité, et, si étrangement notre auteur le cite ici dans une dimension plus intimiste –et concernant un passage de son œuvre dont je ne me souviens pas et que je ne saurais situer, Ibrahim Al-Koni ne l’ayant pas précisé-, le Prince des Philosophes est bien dans la lignée des éthérés idéalisants qui plaçaient la vie humaine et l’individu bien en dessous –tant qu’il ne s’agissait pas de la vie des philosophes, bien entendu, Socrate s’étant sacrifié pour toute la caste ((Ils sont rares les philosophes de la transcendance qui puissent prétendre au statut de martyr ; Sénèque fut plus la victime de ses intérêts particuliers, Giordano Bruno était devenu un charnel, et qui d’autre ?))- des intérêts supérieurs de ce qu’on appellerait plus tard la nation.

Car beaucoup de ces arguments, dans un ton larmoyant, douçâtre, presque romantique, fleurent bon le patriotisme et les exigences de l’éducation formelle, évoquent sans aucun doute les appels martiaux qui précédèrent, provoquèrent et suivirent la déclaration de guerre de 1914, tout comme de nombreux cas de guerre de manière générale. Ces impératifs moraux, occidentaux et occidentalistes, souvent baignés d’idéaux transcendants, inexpliqués, supérieurs et, pour le moins, discutables si nous gardons la tête froide, sont ceux qui traversent l’histoire des guerres depuis le réveil des nations –et qu’on retrouve plus loin dans le passé à quelques occasions lorsque les armées ne sont pas professionnelles, comme lors des croisades des pauvres, par exemple, mais aussi dans les discours d’exhortations des généraux et des rois en prologue au carnage, justifiant le prétendu péché mortel du meurtre de son prochain anticipativement.

Justes causes et libertés

Si la guerre d’Espagne, la Commune de Paris, Kronstadt, la Makhnovchtchina, et quelques autres exemples résonnent en moi comme autant de défaites, il s’agit aussi des cas trop rares où les troupes qui y furent défaites ((Les victoires militaires émancipatrices, il faut le dire, sont assez rares. Même dans le cas de la révolution mexicaine zapatiste, le résultat est largement discutable, par exemple. Le cas cubain est hautement subjectif, encore qu’il ait une bonne part de ma sympathie, mais là aussi nous avons affaire à un cas bien discutable.)), et surtout traitant des étrangers venus les soutenir -en vain-, avaient la légitimité du choix personnel, individuel, libre -sans doute pas toujours, mais suffisamment souvent pour les démarquer des cas trop nombreux où une entité supérieure décidait pour les troufions envoyés au casse-pipe.

Car, même si dans le cas de la Libye les forces de l’Otan sont suffisamment prudentes -certains diraient lâches- pour éviter de s’exposer aux tirs ennemis, il faut reconnaître que dans la plupart des cas de guerres « justes » initiées ou prises en marche par les forces occidentales un peu partout dans le monde -et l’on peut remonter loin dans le temps, reprendre les cas des guerres coloniales, de l’intervention des « démocraties » en faveur des Tsars en Russie à partir de la fin de la guerre de 14-18, du soutien difficilement explicable de contingents français et belges au Mexique pour soutenir un Empereur européen, et combien d’autres encore-, c’est le roi, le prince, l’Etat qui décide pour les piétons où ils se doivent de poser leurs cantinières et bivouaquer en attendant de se prendre une embuscade sur la tête.

Je ne suis malheureusement pas enclin à pleurer avec les familles lorsque j’entends que tel nombre de soldats professionnels français, belges ou hollandais perdent la vie dans des conflits lointains, parce que je suis encore dans la logique primaire qui prétend que si ces soldats sont des professionnels, la mort fait partie de leur travail, aussi horrible que cela puisse paraître. Je déplore, sincèrement, ces morts, presque autant que je déplore celles de tous les autres combattants, méchants islamistes compris, mais bien moins que toutes celles des civils et des résistants aux régimes envahisseurs -Otan compris- qui, eux, n’ont décidément pas la possibilité de choisir la paix et la tranquillité, comme j’ai moi l’occasion de le faire ((Ou plutôt que je n’ai même pas à devoir le faire, même si, une fois ceci proclamé, quelque part, ayant pris conscience de ma situation, je fais le choix de ne prendre part –temporairement ?- à aucun conflit.)), assis que je suis en ce moment dans un train entre Bruxelles et Paris, pratiquement assuré de mourir dans mon lit ou, au pire, dans un accident quelconque, mais de toute façon avec une espérance de vie remarquable à l’échelle de l’histoire du monde et dans des conditions qui, si elles empirent en ce moment, n’ont jamais été égalées de mémoire d’archéologue. Comme le service militaire a disparu dans les pays que je côtoie le plus -à l’exception du Brésil, dont il serait intéressant de parler aussi-, il devient difficile d’évoquer le sort des troufions qu’on envoie au front à quelques semaines de la quille –il n’y en a plus.

Restent les décideurs politiques, les lobbys dans tous les sens, les intérêts privés et les intérêts d’état qui motivent les mouvements des troupes, des porte-avions et des lance-missiles un peu partout sur la surface encore bleue de notre planète. Je ne comprends toujours pas comment les soit-disantes démocraties peuvent encore autant être peuplées d’hommes et de femmes qui réagissent aussi peu à toutes les déclarations de guerre qu’ils et elles connaissent tout au long de leurs vies. Si Jean, Simon, Lucette ou Redouan décide de rejoindre les rangs de telle ou telle faction, armé de sa pétoire, la fleur au canon, les deux pieds dans ses godillots, en son nom, pour l’honneur, pour la gloire, pour le pognon ou pour sauver des vies, le tout en pleine conscience ou en pleine illusion, aucun gouvernement ne devrait être autorisé à l’en empêcher, pas plus qu’il ne devrait être autorisé à envoyer Georges, Rebecca, Momo ou Camille servir de cible dans les régions les plus invraisemblables.

Qu’on ne s’y trompe pas: je ne suis pas un pacifiste rabique (sic, avec un seul b): il existe de nombreuses causes devenues militaires que j’estime légitimes -souvent après-coup, car nous sommes si mal informés en réalité, même si nous sommes parfois trop informés-, mais j’en estime au moins dix fois plus qui ne le sont pas du tout, même si de nouveau cela n’apparaît clairement qu’aux yeux de l’histoire, un, deux, cinq, dix ou cinquante ans plus tard. Si je crains, sans pouvoir l’affirmer, que beaucoup d’individus sincères se sont lancés et se lancent encore dans un conflit sans en connaître suffisamment tous les tenants et aboutissants, je reconnais que ces individus exercent au moins un droit tout à fait légitime et élémentaire dans notre monde complexe et confus.

La guerre en Libye, en tant qu’individu, ne me montre pas clairement où se trouve le camp des populations opprimées. Si je n’ai aucune sympathie pour Khadafi et que sa disparition me laisserait au mieux froid, je ne suis pas convaincu qu’une rébellion menée par d’anciens dignitaires de son gouvernement, encouragée par une organisation internationale qui ne brille pas par son humanisme -l’Otan, si elle n’avait pas été reconnue-, mérite notre soutien ou notre indulgence quand on apprend les crimes qu’elle a contribué à perpétrer. Certes, tous les hommes et toutes les femmes qui subissent une tyrannie méritent notre soutien, notre sympathie et, au cas par cas, notre aide, mais cette aide doit être spontanée, venir des individus, n’impliquer qu’eux-mêmes et exclure par nature toute intervention émanant d’un organisme supérieur, qu’il soit national ou international.

Aussi, je ne pourrais que reconnaître le courage de qui déciderait demain de se jeter dans l’inconnu d’une bataille –quand bien même je ne serais pas sûr de le ou la comprendre-, mais je me refuse à concéder le droit ou la légitimité, jamais, à un corps législatif ou exécutif d’envoyer un corps de jeunes gens à leur place, au nom de quelque intérêt que ce soit, fût-ce de celui des droits de l’homme.

 

Dans dix mille ans, qui se souviendra de Mozart?

Jeudi, juillet 21st, 2011

Les Bouddhas d’Afghanistan, explosés par un régime qualifié de médiéval ((Au passage, ce n’est pas sympa pour le Moyen-Âge.));

Les sites archéologiques babyloniens effacés par l’armée étatsunienne;

Les musées du Caire dévalisés, pillés au cours du printemps arabe;

Et maintenant Leptis Magna, ville antique, bombardée par l’Otan… ((http://blog.ilmanifesto.it/arte/2011/06/20/leptis-magna-e-le-bombe-che-la-polverizzano/))

On pourrait difficilement éviter de parler des innombrables villes détruites par le passage des armées, les bombardements, les guerres de tranchée au cours des siècles passés, effaçant nombre de traces importantes du passé dans le même temps.

Certes, en tant qu’historien, je trouve cela triste et désolant, mais cette émotion ne peut éluder deux aspects importants de ces événements.

D’une part, il est toujours plus important de considérer les pertes humaines, les désastres personnels, que de se concentrer sur des reliques de périodes éteintes. Même s’il est pénible de voir disparaître des éléments du « patrimoine culturel » mondial, il est bien plus terrifiant de constater la difficulté à maintenir l’attention du grand public sur les effets de la guerre concernant les victimes civiles.

D’autre part, si des ruines disparaissent, si des artefacts plusieurs fois millénaires sont réduits à rien, volés, confisqués par de richissimes et condamnables collectionneurs, il ne faut pas oublier que toutes ces choses sont vouées à moyen ou à long terme à l’oubli. Tout d’abord à la sélection qui se fera fatalement au cours des siècles à venir, déterminant les lieux qui devront se mettre à nouveau au service de l’homme en dépit de ce qu’ils contiennent de traces anciennes. Qu’on ne s’en offusque pas: ce choix est déjà une réalité tous les jours que les archéologues ou les historiens ont fait ou font. En archéologie, les immeubles, les trains, les aéroports, l’industrie, que sais-je, imposent souvent des fouilles d’urgence qui précèdent la destruction de sites de découvertes parfois très intéressants. Par ailleurs, les choix archéologiques imposent parfois eux-mêmes des sacrifices (qui ne sont pas toujours considérés comme tels au moment même). Ainsi, Schliemann n’a-t-il pas hésité à effacer toutes traces des villes qui surplombaient la Troie de la légende homérique, qui seule l’intéressait. Combien de repères du passé les scientifiques eux-mêmes n’ont-ils pas détruits plus ou moins consciemment? Difficile de leur en faire grief, puisque c’est à eux que l’on doit ce que l’on en sait, finalement.

Mais il y a plus fondamental, quand on veut bien se rappeler que le temps écoulé entre les premières pyramides et l’ère chrétienne représente plus d’un tiers de plus que celui qui s’est écoulé depuis. Considérons ce que l’on a retenu de cette époque, et pas seulement en terme de civilisations, mais de toute l’humanité d’alors. On pourrait probablement taper un recueil plus mince que n’importe quel bottin départemental français de tous les noms connus de la haute antiquité, disons, avant l’an mille avant l’autre ahuri -qui sait s’il a vraiment existé, celui-là, d’ailleurs-, et nous n’avons pour la plupart de ces noms guère plus de renseignements qu’une idée de leurs professions, de leur origine et, éventuellement, du siècle où ils ont vécu.

Pourtant, il devait y avoir de grands artistes parmi eux, des gens éclairés, des savants, des gens de bien, aussi, femmes et hommes…

Du boulot pour les mormons en perspective.

Quand on soupçonne que nous n’avons conservé sans doute de la littérature romaine qu’une fraction difficilement quantifiable (peut-être un dixième de son ensemble), peu de chose de sa sculpture, de son imagerie, de ses arts plastiques, et pratiquement rien de sa musique ou de sa peinture, que l’on compte encore. Que dire des populations vaincues par les Romains? Et plus près de nous par les vaincus des colons européens à l’échelle de la planète, et dont les anthropologues, les archéologues, s’échinent à reconstituer des morceaux d’histoire.

Il existe encore des doutes sur l’endroit où aurait été enterré Mozart. Qui se souviendra de lui dans dix mille ans?

 

 

L’oeuvre, indissociable de l’auteur

Mardi, juillet 19th, 2011

« Je tiens pour ma part que la philosophie procède du corps d’un philosophe qui tâche de sauver sa peau et prétend à l’universel alors qu’il se contente de mettre au point un dispositif subjectif, une stratégie qui s’apparente à la sotériologie des Anciens. Lire et comprendre un philosophe, une philosophie, suppose une psychanalyse existentielle pour mettre en relation la vie et l’oeuvre, le corps qui pense et le produit de la pensée, la biographie et l’écriture, la construction de soi et l’édification d’une vision du monde. (…)

« Je tiens pour une méthode de lecture et d’investigation qui allie dans un même corpus l’oeuvre complète publiée du vivant de l’auteur, ses correspondances, ses biographies et tous les témoignages concernant cette architecture singulière. (…) » ((M. ONFRAY, Manifeste hédoniste, éd. Autrement, Paris, 2011, p. 11-12.))

 

On ne peut pas distinguer l’oeuvre de son auteur. Que l’on soit touché par l’esthétique d’un travail particulier, peinture, sculpture, musique ou écriture, ne change rien à ce que notre jugement définitif, même subjectif, même susceptible d’évolution, ne peut faire l’économie des intentions de l’artiste ou du philosophe, ni de son bagage, de sa culture, voire de ses crimes.

Dans le même registre d’idée, et je pense que cela rejoint la réflexion d’Onfray à laquelle j’adhère pleinement ici, un spectateur, un observateur, un visiteur, ne peut contempler un tableau, suivre une pièce de théâtre ou écouter un opéra sans se préoccuper des commanditaires, on dirait aujourd’hui des producteurs.

L’intention de l’oeuvre, si elle ne prime pas sur l’oeuvre elle-même, ne s’en détache jamais, et l’oeuvre ne s’émancipe jamais de ce qui l’a motivée, quoi qu’on en dise, quoi qu’il arrive. Si l’histoire de l’art perd la trace de cette intention, de cette motivation, l’oeuvre y reste attachée, et il est de notre devoir de nous en souvenir, et de tenter de les découvrir ou redécouvrir.

Difficile d’oublier le rôle de Céline au cours de la 2e guerre mondiale. Même en imaginant qu’il serait mort au lendemain de l’édition de « Mort à crédit », son travail y reste attaché. Et s’il était mort avant? Question piquante.

Rimbaud-poète doit-il être distingué de Rimbaud-trafiquant d’armes ((Certains voulaient lui coller l’étiquette de négrier, mais l’histoire indique que cette accusation est plus que probablement fausse.))? Pas évident, même si le poète a de fait disparu vers 21 ou 22 ans et que le trafiquant n’apparaît qu’une dizaine d’années plus tard.

Moins évident encore: lorsque Mozart et son esprit libertin et libéré se mettent au service d’un empereur, fût-il éclairé, tel que Joseph II, comment devons-nous l’accepter? L’histoire a largement consacré Mozart, encense vie et oeuvre, sans doute avec raison, mais il était au service d’un dictateur tout-puissant, qui fit notamment la guerre aux rebelles des Etats Belgiques Unis, agit en despote, ne supportant guère la contradiction, calculant non en fonction du bonheur du peuple, mais de la seule raison d’Etat. L’oeuvre de Mozart n’en serait-elle pas entâchée?

L’indépendance de l’artiste, de l’auteur, sa liberté sont importants, tout autant que son intégrité.

Question subsidiaire: comment reconnaître un artiste d’un artisan -cela dit en passant sans vouloir aucunement dévaloriser le travail de l’artisan-, l’écrivain du publiciste, le poète du rimeur, le peintre du reproducteur, le cinéaste du technicien…

 

Pas si fiste…

Dimanche, mars 20th, 2011

On sait généralement une chose, à propos des anars, c’est qu’ils ont participé très souvent aux mouvements pacifistes, aux campagnes d’objection de conscience, qu’ils ont déserté pas mal de guerres aussi. En 14-18, les mutineries et les désertions étaient régulièrement menées par des tenants de ces vues politiques. On leur doit pas mal de chansons pacifistes, voire insurectionnelles, comme la Chanson de Craonne ou Mutin de 1917.

Comme tous les anarchistes, ou peu s’en faut, la guerre me fait horreur; en outre, je m’inscris largement dans la tradition de Chomsky, Bricmont ((Lire son « Impérialisme humanitaire », dont je parlais ici.)) et Baillargeon ((Lire entre autres « Les chiens ont soif. Critiques et propositions libertaires », Agone, Québec, dont je cherche encore la date d’édition.)) pour n’évoquer que quelques théoriciens vivants de l’opposition à la « guerre humanitaire » et au « droit », voire au « devoir d’ingérence ». Nous condamnons, avec raison et arguments auxquels nous n’avons jamais rencontré d’opposition valable, les interventions occidentales au Kossovo, en Afghanistan, en Irak, et dans bien d’autres situations. À propos, j’en profite pour manifester mon opposition lourde et claire à toute intervention occidentale présente ou future dans le cadre des actuelles révoltes en Afrique ou au Moyen-Orient.

Cependant, certains se demandent peut-être quelle a été la position des anarchistes dans tel ou tel cas. N’ont-ils pas participé à la Guerre d’Espagne, par exemple? Certes, encore serait-il plus juste de dire que « des anarchistes » (beaucoup, oui), et non « les anarchistes » s’y sont lancés avec enthousiasme et grand espoir de contribuer à l’établissement d’espaces libertaires dans l’Espagne républicaine, avec pour ambition, telles les communautés ou colonies anarchistes, de convaincre par le fait concret de la justesse de leurs idées.

Oui, si j’en avais eu l’occasion (et le courage), j’aurais volontiers pris le parti de la République en 1932 en Espagne.

Et à quelles autres guerres aurais-je accepté de participer? La Seconde guerre mondiale?

Si la Première relève de l’absolument exclu, pour ce qu’elle a été un véritable piège à travailleurs, on pourrait se poser plus de questions quant à la seconde. Ne fallait-il pas barrer la route à la barbarie nazie? Peut-être, comme sans doute il fallait barrer celle de Le Pen en 2002… Non, en pleine possession de mes moyens et de ma capacité de jugement, je n’aurais pas accepté de participer à la IIe Guerre Mondiale.

Pour deux raisons profondes. La première étant que les combattants de gauche et d’extrême-gauche ont été largement trahis à la fin des combats et n’ont pu faire valoir de leur valeur pour peser suffisamment dans la balance des négociations lors du retour des « démocraties ». Certes, il existe encore la fameuse déclaration de 1944, sur laquelle l’Etat-Providence a été fondée, mais je suis persuadé que cet Etat-Providence a surtout été réalisé en raison de sa nécessité circonstancielle. Lendemain de guerre, nécessité de relancer l’économie, grande quantité de blessés, d’invalides, grandes pertes dans la génération active, pression sociale, fragilité des gouvernants, a probablement plus poussé la caste au pouvoir à céder les bases des « 30 glorieuses », que l’on allait encore financer sur le dos des colonies et à coups d’endettements colossaux. La deuxième raison est peut-être plus cynique, mais elle ne doit pas être mal comprise. Certes, le nazisme est l’un des pires fléaux qui ait existé et qui existe encore, mais il était de toute façon pris en tenaille et, raisonnablement, on ne pouvait imaginer qu’il parvienne à vaincre le binôme URSS-USA, de quelque manière que ce soit. Aussi, le simple fait de lancer les maigres forces anarchistes, d’un simple point comptable, considérant que les forces réactionnaires, capitalistes, suffisaient largement à la boucherie, je n’aurais pas trouvé juste de m’engager, ni d’engager ceux qui partageient mes affinités à une telle aventure. Certes, résister passivement, refuser de collaborer, saboter, cacher résistants et fugitifs, soustraire des moyens aux envahisseurs, pourquoi pas? Mais cette guerre n’était pas plus celle des anarchistes -et de la gauche en général- que la Première Guerre Mondiale. Je sais qu’il y a beaucoup à objecter là-dessus, mais j’en ai l’intime conviction.

Alors à quelle autre guerre aurais-je accepté de participer en tant que combattant -et donc voué à un éventuel (voire probable, vu mes capacités physiques) sacrifice?

Il faut savoir que ce n’est pas une mince affaire que de répondre à cette question, car elle implique le seul véritable sacrifice qu’un anarchiste estime véritablement réel: celui de sa vie, et éventuellement celui de celle de ses proches. Nous n’avons pas de promesse de paradis ((Les anarchistes croyants sont les moins courants.)), pas de noble cause du genre la Nation, la Raison d’État, les Valeurs traditionnelles ou le Portefeuille du Père, non, nous n’avons que l’humanisme, la compassion, la raison, l’amour de la liberté et de l’égalité et l’absence totale de considération pour les biens quand il s’agit de la vie d’autrui.

Se battre pour notre le mode de vie occidental? pépette! Pour le pétrole? des clous! Pour la démocratie représentative fondée sur la campagne électorale du plus couillu? Polop!

Alors quoi?

Je l’ai déjà mentionnée, la Guerre d’Espagne et, par association d’idée, la Commune de Paris-Lyon-Marseille et autres… Deux guerres perdues, deux espoirs assassinés par les forces conservatrices -dans un cas largement tolérées par les démocraties bourgeoises qui allaient négocier la neutralité de Franco pour 1940, dans l’autre cas avec une absence totale de considération pour ce qui fondait la société d’alors dans les villes françaises, aka le peuple.

J’aimerais dire que j’aurais pu participer à des guerres de décolonisation, mais j’ai trop l’impression que les peuples s’y sont fait baiser par les pseudo-nationalistes qui se sont emparés des rênes, soutenus par l’un ou l’autre pouvoir financier à côté. D’un autre côté, évidemment, en tant qu’Occidental, je ne me serais senti autorisé à y participer que si j’avais été « l’un d’eux ».

Par contre, perdu pour perdu, j’aurais suivi Geronimo, Sitting Bull, Crazy Horse, Cochise, et tous les autres, sans hésitation. Si j’avais été des leurs, évidemment…
Ceci par opposition à la fuite de mes responsabilités en 40 en Europe Occidentale…

Dans le même ordre des choses, et tout aussi désespéré, j’aurais voulu empêcher l’avancée des Bandeirantes au Brésil, si j’avais été Guarani, ou tout autre natif d’Amazonie.

Je me serais sans doute lancé dans de nombreuses jacqueries sous l’Ancien Régime, aussi. Pour l’abolition des privilèges… Mais j’aurais aussi tenté de résister aux enclosures, ces saloperies qui ont fondé le capitalisme terrien moderne. Il y a eu beaucoup d’occasions de ce genre qui se sont malheureusement terminées très mal pour les « horizontaux »…

D’un autre côté, il y a de nombreux cas où je ne me serais pas vu prendre parti: France ou Angleterre? Lancastre ou York? Vercingétorix ou César? Rien à foutre. Tous des couillus qui se foutaient royalement des peuples qu’ils manipulaient, taxaient, dépiautaient au passage, histoire de montrer qui étaient les chefs.

D’autres fameux conflits dits de libération où je me serais réfugié à l’ombre en attendant la connerie passer: 1776 (Etats-Unis), 1640 (Grande-Bretagne), 1066 (même endroit), Guerre de Cent Ans, et toutes les clowneries pseudo-nationales où il s’agissait plus de choisir le nouveau maître qui allait remplacer l’ancien. Pas de ça, l’ami, pour moi… Tout n’est pas bon dans le cochon…

Et la guerre de sécession? Tel un petit Blutch, j’aurais tout fait pour la déserter. Il est de notoriété publique que l’esclavage n’était qu’un prétexte et qu’il fallut attendre longtemps avant que les Noirs jouissent véritablement de droits dans le Sud des USA… Ne rigolons pas: 1861-1865 a été un autre de ces pièges à cons…

En définitive, ça ne fait pas beaucoup de conflits… Grosso modo, ceux qui marquèrent une véritable vocation de libération issue du peuple, non de l’élite; aucune guerre nationale ou nationaliste; pas la plus petite intromission religieuse, ah! ça non!

De toute façon, la guerre étant toujours le produit d’un rapport de force, la seule valable ne peut qu’être motivée par un souci populaire de se débarrasser, même de manière illusoire ou désespérée, de l’impérialisme et du capitalisme.

Tiens, et 1917? Ah ben oui… Si j’avais été Russe, Ukrainien, en 1917, je me serais fait baisé dans les grandes largeurs… comme tous les anarchistes de l’époque…

Laissez la police faire son travail, vous serez les derniers informés

Samedi, février 19th, 2011

La condamnation de Zemmour pour incitation à haine raciale ne me fait pas plaisir.

Qu’on ne se méprenne pas: je n’ai aucune sympathie pour le type. On peut même dire que je ne partage guère de choses avec lui, à part un usage facile de la langue, en plus de quelques caractéristiques communes à tous les êtres humains (pipi, caca, respirer, et peut-être même baiser, si ça se trouve et que ça ne choque pas trop sa fibre christique). Mais, à l’instar de Chomsky qui, avec raison, estime qu’on ne peut interdire à quelqu’un de s’exprimer, même, et surtout, si cette personne ne pense pas comme nous, je suis déterminé à dire que si nous ne devions autoriser que des opinions que nous approuvons, il n’y aurait aucune grâce à parler de liberté d’expression.

C’est donc sur le terrain de la discussion que doit être combattue la verve d’apparence innocente et pure à la sauce néo-conservatrice de Zemour, Eric, publiciste.

On ne saura sans doute jamais dans quelle mesure l’attitude de la police, et de l’accueil fait aux étrangers et aux personnes d’origine étrangère, ainsi que l’histoire des migrations en général, est responsable, en plus des disparités économiques qui les touchent, de la criminalité chez les personnes « moins caucasiennes » que les autres. Et ça, c’est certainement plus une réalité que des chiffres agités dans tous les sens comme un rubic-cube, jusqu’à ce qu’on en obtienne ce qu’on en attend (quitte à décoller les gomettes et les recoller où on veut).

A partir du moment où la police s’intéresse plus à la petite délinquance et aux comportements agressifs de jeunes dont les perspectives sont, globalement, plutôt moindres que celles de la moyenne des Européens, qu’aux fraudes fiscales, aux détournements de fonds et aux abus de biens sociaux, il est évident que les chiffres de la délinquance sont plus élevés du côté black-beur: ils ont moins accès aux charges et aux avoirs qui permettent ces derniers crimes…

Mais il faut reconnaître que si la drogue était libéralisée, on aurait sans doute des difficultés à stigmatiser autant les blacks et les beurs, et les flics n’auraient plus la moindre excuse pour harceler aussi régulièrement les enfants des cités. Si la discrimination à l’emploi n’existait pas, on n’en parlerait carrément pas… Mais bon, s’il n’y avait pas de discrimination à l’emploi, il n’y aurait pas de marché du travail…

D’un autre côté, les mafias de la prostitution, plus souvent asiatico-caucasiennes, sont moins menacées. Parce qu’elles sont plus respectables (après tout, elles ne font qu’exploiter des femmes, ce qui, dans la tête de certains flics, ne doit pas être tout à fait immérité, vu l’attitude de beaucoup à l’accueil des victimes de viols)? Ou parce qu’elles sont plus violentes? Ou plus en cheville avec certaines parties des pouvoirs publics?

À mouvement de pognon comparé, la société européenne y perd bien plus dans son attitude actuelle que si la police se concentrait sur la grande criminalité économico-fiscale, voire dans le trafic d’entrée de la drogue, là où les bénéfices sont bien plus importants qu’au niveau du commerce de détail.

Le même genre d’attitude réductrice existe d’ailleurs au Brésil: la presse mainstream et le gouvernement stigmatisent les petits trafiquants des favelas, surtout ceux de Rio, ainsi que les « mules » (petits passeurs, souvent passeuses et plus victimes que vraiment coupables), sans s’attaquer aux commanditaires, ni aux laboratoires, qui sont les seuls bénéficiaires réels… mais ceux là sont bien entourés et on les retrouve parfois dans les salons diplomatiques et autres cercles de pouvoir.

Ils ont bon dos, les petits trafiquants, qui vivent dans la merde des cités et des favelas! Ce n’est pas là que les milliers de milliards d’euros ou de dollars transitent vers les sphères financières, alimentant les caisses du capitalisme, évidemment!

Ou alors, ils sont vraiment idiots d’habiter dans les cités et les favelas…

Voilà ce qu’il aurait suffi de répondre à Zemmour. Malheureusement, je n’ai vu de son intervention médiatique que sa seule tirade, et rien des réponses éventuelles des présents. Mais cela aurait suffi ou aurait dû suffire…

« Fuego »

Jeudi, décembre 2nd, 2010

Les petits bras qui éructent contre Castro à la veille de sa mort me font profondément vomir. Je n’ai jamais aimé le kaki qui faisait ressortir sa longue barbe, mais il faudrait quand même pas oublier d’où vient Cuba et où il se trouve.

En 1959, au moment où un certain type de barbus prenait le pouvoir à Cuba, la plupart des gens n’avaient accès ni à l’éducation, ni surtout aux soins de santé. Ils coupaient le sucre de cane pour que les gros fions puissent sucer du Bacardi dans les salons du monde libre; ils ciraient les pompes des riches « touristes »; ils vendaient des fruits dans la rue pour pouvoir en bouffer les plus pourris; quant aux femmes, il ne faut pas avoir vu « Soy Cuba » pour savoir dans quelles perspectives elles vivaient…

Entre-temps, la liberté de la presse… bourgeoise… a disparu; pas celle de la presse populaire: elle n’a jamais existé;
Les terres… bourgeoises… ont été confisquées; pas les terres du peuple: ils n’en avaient pas.
Andy Garcia et ses costumes blancs sous les Tropiques, désolé de perdre l’héritage paternel, ça me pompe le haricot.
Les Cubains exilés qui crient à la liberté depuis les côtes de Floride, ça me fait cracher par terre.

C’est sûrement pas le paradis, là-bas, mais c’est pas en mettant les compagnies de téléphone en accès libre que vous le leur donner… vendrez…

Et vous imaginez que les Cubains voudraient redevenir une enclave amerloque parce que « le libre échange… »?

Et allez donc…

… Et si 1945-1989… en Europe… Occidentale

Mardi, novembre 30th, 2010

Et si, avec tous les progrès sociaux aboutis au cours du XXe Siècle, les 44 ans de paix relative, le keynésianisme, la révolution sexuelle, les contestations, tout ça…

Et si cette période, en Europe, avant Berlusconi, avant Sarkozy, au moment où Miss Maggie commençait à faire de l’effet, juste avant que la Communauté de l’Acier et du Charbon ne devienne vraiment chiante, si cette période avait été une espèce de… comment dire,…

Si nous avions été plus que privilégiés de vivre une époque où on ne battait plus les enfants à l’école, où le temps de travail diminuait sensiblement, encore, pendant que l’espérance de vie après la retraite augmentait, où le nombre de profs par élève ne baissait pas, où les journaux de gauche, bon, …

Si la peine de mort disparue, les peines carcérales aménagées, les prisons, même horribles encore, humanisées, les permis de manifester, de faire grève, de voter communiste ou de ne pas voter du tout, si tout ça, loin -très loin- d’être parfait, n’était encore que des acquis de sable,…

Et que maintenant, toute honte bue, sans plus aucune idéologie, uniquement poussée par ses propres soifs et désirs de puissance, dans la meilleure tradition de la concurrence et de la lutte pour la survie, la race supérieure, celle qui peut tout se permettre parce qu’elle tient tout dans toutes ses mains, bien visibles, bien hypocrites, bien servies, délivrés des pressions populaires -culpabilisées par des mots comme « populistes », « nationalistes », « paternalistes » ou même, c’est un comble, « communistes »-, des petits et des grands maîtres du monde nous fasse refaire le film en arrière, tout en nous précipitant dans la spirale de l’irrationnelle religion du matérialisme et des délires rétrogrades de celles qui emmerdent l’humanité depuis l’âge du fer…

Aidée naturellement par la pince-monseigneur de toutes les chapelles…

Et, non, je ne suis pas paranoïaque: le monde n’a jamais appartenu -selon les lois des notaires- à une aussi petite proportion d’hommes et de femmes de par le monde… Quant au jeu démocratique, il n’a jamais vraiment convaincu, mais il cache de moins en moins les véritables leviers de commande.

Ça chie, ma bonne dame, ça chie, et on est dans la cuvette…

Les vieux, avec nous…

À propos, c’est quoi, l’anarchie?

Jeudi, novembre 18th, 2010

Le chaos, la tourmente, le désordre, la violence, sourde ou éclatante!

L’expression d’un malaise, la pauvreté imaginative d’adolescents en pleine crise, à peine plus que de la poésie, un luxe d’artiste, un caprice d’intellectuel, un esprit bourgeois-rebelle…

Rien de tout ça? Tout à la fois? Autre chose?

Je vous parlais la semaine dernière d’anarchistes et d’actions, de violence surtout; je vous évoquais la rareté de celle-ci dans le chef des anars (le chef des anars, elle est bien bonne), du fait que nous étions plutôt sérieux de ce côté-là, qu’il était rare qu’on frappe à l’aveugle comme savent par contre si bien le faire les dictatures et les démocraties parlementaires.

Il y a pas mal de définitions qui peuvent convenir à l’anarchie. Celle de l’un des frères Reclus, par exemple, « L’ordre moins le pouvoir », a le mérite de la concision et de l’efficacité. On a quand même un peu l’impression de voir le cauchemar de Foucault abouti. Mais bon…

Entre des visions plutôt conservatrices qui ne voient en elle que l’absence de gouvernement et par extension du désordre -ce qui ne manque pas de s’opposer à la vision d’Elisée Reclus- et celles de poètes plus ou moins romantiques qui n’y voient que la liberté toute pure, il y a des schèmes un peu plus élaborés.

Faire une définition en deux lignes serait à la fois prétentieux et sans ambition. Tant il est vrai que, pour commencer, l’anarchie, c’est de nombreuses conceptions différentes. Et je ne m’attacherai qu’à celles « de gauche », et de renvoyer pour les autres à Stirner ou aux libertariens, qui ne sont guère que des extensions du libéralisme à mes yeux.

Vu que des Godwin, Proudhon, Kropotkine, et autres Durutti se sont chargés de vivre avant nous l’anarchie, certains se demanderont si elle aboutit bien. Certes, elle pourrait aboutir, achever, terminer, arriver, prendre racine, mais alors elle risquerait simplement de ne plus être elle-même. L’anarchie, en tant qu’idéal politique ou social, c’est une aspiration permanente, un mode de pensée, plus qu’une utopie ou qu’un système, comme le socialisme marxiste ou le libéralisme -ou même le fascisme.

Parce que les hommes sont ce qu’ils sont -des êtres mortels, fondamentalement différents, incapables de penser la même chose sur la vie, la mort, l’amour, la sécurité, la liberté, bien qu’ils soient tous fondamentalement liés dans ces principes, ils ne parviendront jamais à s’entendre sur un système. La peur, puissant moteur de l’autorité, ne saurait être vaincue facilement, puisque la conscience de sa mortalité a fait de l’homme l’animal le plus soucieux de sa survie -en dépit de la futilité de ce projet dont il sait l’inanité.

Aussi, à moins d’un grand sursaut rationnel, l’anarchie ne sera toujours qu’un beau projet vers lequel chacun de ses acteurs cherchera à tendre, sans, selon toute probabilité, jamais l’atteindre. Il n’empêche qu’il persiste, ce beau projet…

L’anarchiste de gauche, plus humaniste, plus philanthrope que son homologue de droite, a une tendance largement socialiste de désir d’émancipation générale: impossible d’être heureux si mon prochain ne l’est pas. Il a aussi une haute conscience des liens sociaux produits par l’économie de marché, par l’existence de l’Etat et par le culte de l’autorité et de la hiérarchie. Le plus souvent -mais malheureusement pas toujours-, il est également parfaitement au fait du scandale patriarcal et aspire à le renverser.

Lorsqu’il est de tendance irrationnelle, romantique, il peut aller jusqu’à désirer retourner les schémas et viser une société matriarcale, trouve ses modèles dans des sociétés plus archaïques, plus proches de la nature, plantes médicinales et danses tribales.

Lorsqu’il est de tendance rationnelle, plus scientifique, il réfléchit au retournement des schémas, constate que les sociétés matriarcales sont plus égalitaires, que les études anthropologiques, sans les idéaliser, reconnaissent la valeur des sociétés mal qualifiées d’archaïques, que l’homme vit en meilleure santé et moins aliéné lorsqu’il est proche de la nature. Et en plus, fumer du chanvre et danser sur la Makhnochtchina fait du bien.

Bref, c’est fou comme le rationnel et l’irrationnel lui vont bien…

Les relations des anarchistes avec les communistes sont souvent tendues, non parce qu’ils divergent particulièrement dans l’objectif, mais en raison d’un lourd contentieux historique et des différences dans l’idée des moyens. C’est bien dommage.

L’anarchiste a, basiquement, une double tendance, l’une plutôt fleur bleue et pâquerette, qui lui rappelle que tous les hommes sont égaux, méritent notre considération, ont droit à la liberté de penser, de jouir, de s’extasier, de baiser et de fôlatrer jusqu’à ce que mort s’ensuive; l’autre, plus agressive, constate qu’historiquement l’exploitation de l’homme par l’homme est violente, réelle, fréquente, implacable, que les exploiteurs se justifient de bien des manières, toutes plus éloignées de la justice et du droit naturel qu’a chacun de vivre sa part de vie sur Terre -ou ailleurs- sans avoir de compte à rendre à des privilégiés et des principes patrimoniaux. Cette dernière tendance, frustrante, mène souvent à la révolte organisée, et parfois à la violence.

Mais les anarchistes n’aiment pas les dégâts collatéraux, les crimes aveugles, les victimes innocentes -parce qu’ils ne croient pas stupidement à la raison d’État ou à un bien supérieur à la vie humaine. Ils méprisent l’honneur, la nation, les hymnes (sauf la Makhnovchtchina, mais c’est pour de rire), les uniformes et le respect au drapeau. Ils réfutent le secret-défense, conchient les interdictions préventives, refusent de servir des lois faites par d’autres et des constitutions élaborées généralement avant leur naissance.

Bref, pour eux, frapper cent hommes pour en atteindre un seul ne fait pas partie de leurs programmes.

Quand les anarchistes deviennent violents, ils s’en prennent principalement aux choses, aux biens, aux entraves, à la propriété, à ce qui n’a à leurs yeux aucune valeur.

Quand la colère devient si forte que plus rien n’arrête la révolte, la grogne, la fronde, l’anarchiste, le plus souvent, reste conscient de la valeur humaine -et, quand il frappe, s’il frappe, c’est d’abord symboliquement (vive la tarte à la crême), puis, s’il passe à plus sérieux, c’est toujours de manière ciblée, et jamais en visant au hasard ou en masse.

Certes, il y eut des exceptions. Mais quand Vaillant s’attaque aux députés, il précise que sa bombe n’avait pas l’intention de tuer -ce qu’elle ne fit d’ailleurs pas- mais qu’elle avait une ambition symbolique. Réponse de l’ordre établi: la guillotine;
Bonnot et ses complices tuèrent beaucoup, mais, précisa Raymond la Science lors de son procès (remarquablement mis en scène par Brel dans un film où Bonnot est joué par Bruno Crémer), ils ne tirèrent que sur des bourgeois ou sur leurs complices.

Deux exemples extrêmes, pris exprès pour ne pas faire dans la dentelle.

Le premier doit être compris comme issu de la stratégie de la Propagande par le Fait, dont l’objectif était de frapper les esprits et de pointer du doigt -et de la marmite- certains des responsables de l’exploitation sociale. On ne peut comprendre la violence anarchiste si l’on oublie qu’elle est une réaction à une violence autrement plus performante: celle de l’inertie de l’ordre établi qui n’hésite pas à lancer des guerres civilisatrices, justes, défensives, pour de basses raisons financières, commerciales, expansionnistes. Auguste Vaillant était un amateur en matière de violence. C’est sans doute pour cela qu’il prit la peine capitale alors qu’il n’avait tué personne.

Quant à Bonnot et à se proches, ils naviguaient entre l’illégalisme, la propagande par le fait et l’anarchisme individualiste. La plupart d’entre eux, après une carrière de militants convaincus, puis déçus, avaient perdu leurs illusions, mais par leur révolte.

Il faut noter que la plupart des illégalistes, de nouveau, n’étaient en rien des violents…

Est-ce que je cautionne le meurtre? Non. Je veux encore penser qu’il existe d’autres voies plus efficaces pour mener à l’amélioration des liens sociaux.
Est-ce que je le pratiquerais? Non. Mais j’aime de temps en temps me poser la petite charade du bouton-pression qui actionnerait la bombe de la Java.
Est-ce que je le condamne? Non. Le boulot des juges, c’est eux qui l’ont choisi: personne ne les a forcés à endosser leurs robes.

Pour terminer, je constate toujours que la place que prend la violence dans un texte sur l’anarchie est toujours de loin supérieure à la proportion qu’elle occupe dans la vie des anarchistes. Et ça c’est important. Parce qu’a contrario, la violence ne prend pas assez de place dans les traités sur les « dites » démocraties, qui, elles, la pratiquent bien plus souvent qu’à leur tour…

C’est encore les anarchistes…

Jeudi, novembre 4th, 2010

Je ne suis pas trop l’actualité européenne pour l’instant, vous m’excuserez, il y a plus spectaculaire, sinon plus important, de ce côté-ci de l’Atlantique. Des élections, des élections, des élections…

Mais il paraît que les anarchistes ont remis ça.

Ces petits irresponsables envoient des bombes partout et après ils s’étonnent qu’elles pètent au hasard et tuent des innocents.

‘faut dire qu’on a une de ces réputations…

Les anars sont réputés violents, poseurs de bombes, barbus, russes ou italiens, voire espagnols (pour ceux qui ont des lettres), misanthropes, sombres, pessimistes, taciturnes

Tout mon portrait.

Ceux d’entre vous qui m’ont cotoyé savent que je ne diffère pas d’un iota de ce descriptif. On dirait ma fiche signalétique aux Renseignements Généraux (ah, oui, j’oubliais, nous sommes aussi paranoïaques et suspicieux, mais ça c’est déjà plus vrai, en fait, parce que, pour ceux qui ne l’ont pas compris, jusqu’ici, j’étais un tout petit peu ironique).

Et donc, il paraît qu’on a remis ça. En Grèce. Le pays de la démocratie. Les sages, les philosophes. Tous des nez droits (sauf Socrate), pas un métèque… Violence aveugle, gestes irréfléchis, désir de détruire, de terroriser, de se venger, de vider ses frustrations, que sais-je.

Tout nous, encore. Enfin, tout moi, je veux dire. Tout mon portrait: rien dans la tête, tout dans les tripes; aucune notion des conséquences de mes actes; pas de compassion, pas d’humanisme

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Décidément, les réputations ont la vie dure…

Tolstoï, Proudhon, Kropotkine, Godwin, James Guillaume, La Boétie, Diogène, Whitman, Thoreau, Chomsky sont les références intellectuelles les plus fréquentes dans le monde anar. Malgré leurs éventuelles colères, on ne compte parmi eux aucun violent.

Emma Goldman, Alexandre Berkman, Bakhounine, Malatesta, Durutti, étaient déjà plus versés dans la lutte armée. Certains pour cause de guerre, d’autres par simple logique de continuation de la lutte des classes.

Et puis il y a ceux qui, tels Ravachol, Emile Henry, Czolgosz, et bien d’autres, qui passèrent à l’action individuelles… Que dire encore? La bande à Bonnot, évidemment…

Meurtriers, assassins aveugles, fous, demeurés, inconscients… montrent bien que les anarchistes sont violents, irresponsables, sans foi ni loi… Si ça se trouve, c’est eux qui ont causé la Première Guerre Mondiale ((En réalité, il n’en est rien: de nombreux attentats attribués aux anarchistes sont souvent le fait de nationalistes ou de nihilistes. Ainsi, le meurtre de l’Archiduc héritier de l’Empire autrichien, en 1914, était le fait d’un nationaliste serbe qui n’avait rien à voir avec l’anarchie.)). Qui sait s’ils ne se regorgent pas du sang des bébés, comme des Catilina, des Cathares ou des Communistes…

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Ce n’est pas toujours drôle de vivre avec une telle réputation, alors que les crimes les plus nombreux, les plus aveugles, les plus incroyablement effroyables, les crimes qui touchèrent le plus d’enfants, de civils, de personnes totalement étrangères à la moindre idéologie, ce sont bien les réputées démocraties qui les ont commis, en compagnie, certes, des dictatures.

Lorsqu’une guerre éclate, ce sont souvent des centaines de milliers de gens, voire des millions, qui meurent pour des raisons d’État, de sécurité, d’intérêts nationaux, commerciaux, que sais-je.
Lorsqu’une politique migratoire se durcit, ce sont des dizaines de milliers de personnes chaque années qui sont criminalisées, pourchassées, et des milliers qui meurent, aussi, dans le monde, parce que les sédentaires croient pouvoir arrêter les nomades.
Lorsque le capitalisme ferme ses vannes d’un côté pour les ouvrir de l’autre, ce sont des quantités invraisemblable de familles qui perdent tous leurs revenus, la précarité de leur sécurité, leur droit à la santé, à l’eau, à l’énergie; en un mot, si vous pensez à votre propre situation, à la vie…

Les anarchistes ont parfois tué. C’est vrai. Mais il faut insister sur deux choses: historiquement, les anarchistes ont presque toujours ciblé leurs victimes et n’ont jamais commis de meurtre de masses comme Madeleine Allbright le justifiait en parlant de la Première Guerre d’Irak et de ses suites; d’autre part, sur tous les anarchistes, rares sont ceux qui sont passés à l’acte violent; pour un Vaillant, on compte cent Victor Serge ou Sébastien Faure, pour un Nechaiev, cent Reclus.

Et si certains deviennent violents, le plus souvent ils ne s’attaquent qu’à des biens matériels: vitrines, caméras, voitures, barrières: la violence contre les hommes, du fait anarchiste, est rarissime et, comme je viens de le dire, le plus souvent ciblée. Même des événements comme celui de la rue des Bons-Enfants, ressortissent de faits isolés.

Même la Bande à Bonnot, peut-être un des groupes les plus atypiques du mouvement anarchiste ((Parmi les illégalistes, rares étaient ceux qui utilisaient la violence.)), se justifiait de n’avoir jamais attenté à la vie d’un ouvrier et de ne s’être attaqué qu’aux bourgeois et à leurs serviteurs. Certes, c’est déjà de la violence, mais elle est extrêmement ciblée -peut-on en dire autant des frappes chirurgicales? Et, en outre, la plupart d’entre nous n’approuvent pas de telles procédures. Mais dans notre échelle de valeurs, les crimes de Bonnot et Raymond la Science sont loin d’égaler Dresde, Hiroshima, Nagasaki, le Napalm, l’Agent Orange, la lutte contre les syndicats en Amérique Latine, les politiques coloniales et néo-coloniales, l’Apartheid -et, bien sûr, les meurtres officiels de Sacco et Vanzettti… Pour ne donner que quelques exemples… Pour s’arrêter à quelques détails de l’histoire qui n’eurent jamais l’heure de voir leurs coupables devant la justice -bourgeoise.

ces grands hommes qui ont changé l’histoire…

Samedi, octobre 16th, 2010

… à condition de n’y pas toucher.

Nelson Mandela était fêté il y a quelques semaines en raison de l’approche de la coupe du monde dans son si beau pays arc-en-ciel.

On se souviendra que l’année dernière sortit un film, Invictus, qui racontait le « courage » du soldat Mandela, cherchant à rapprocher noirs et blancs en offrant à l’Afrique du Sud une publicité phénoménale par le biais de la coupe du monde de rugby -qu’ils gagnèrent.

L’objectif était surtout publicitaire, alors; il s’agissait clairement d’attirer les investisseurs, de les rassurer sur les intentions du nouveau pouvoir, qui ne se voulait pas hostile à l’argent blanc. Morgan freeman, dans les talonettes du héros de Johnny Clegg, le confirmait assez cyniquement. Il y a quelque chose d’incompréhensible dans la geste de Mandela. Admirable, en un sens, mais totalement contradictoire. Au service de la reproduction de ce qui l’a enfermé pendant près de 30 ans.

Quinze ans après, l’appartheid, s’il n’est plus officiel, n’en reste pas moins économiquement vrai. Et s’il y a bien une petite élite noire -c’est-à-dire un petit groupe de mecs qui profitent de la stabilisation du système et qui s’avèrent avoir la peau d’une couleur proche de l’ombre-, il n’en reste pas moins qu’à quelques exceptions près (oui, des blancs sont tombés dans la misère à leur tour), sur les 49 millions d’habitants, ce sont toujours pour la plupart des noirs qui fournissent les plus pauvres, et ce en grande quantité (l’indice Gini est l’un des plus hauts de la planète).

D’avoir pactisé avec le capital blanc n’a donc probablement pas ou que peu amélioré la vie des Sud-Africains.
En plus, par un manque de chance terrible (et une politique absurde), le Sida a notablement fait tomber l’espérance de vie en Afrique du Sud au niveau de 1950.

Autrement dit, le pari développementiste de l’Afrique du Sud de Mandela, dont le mythe émancipateur et communiste ferait bien de s’effondrer, s’est largement planté. Mandela est bien plus un nationaliste traditionnel qu’un socialiste libertaire.

Son objectif n’était pas de changer le cours de l’histoire, non. Et si on peut imaginer qu’il était sincère dans sa prospective, il n’a rien de quelqu’un qui voulait changer l’histoire, comme on peut le lire à droite, au centre-gauche, et même à gauche, parfois.