Archive for the ‘discussions piquantes’ Category

Une chanson de Perret

Jeudi, septembre 16th, 2010

Aujourd’hui, je vous livre, toute crue, une lettre que m’a écrite une de mes plus chères amies restée au bercail (mon bercail, pas le sein).

Pas de commentaire de ma part, rien qu’une longue réflexion émotionnelle, mais toujours, à son image, pétrie de rationnel.

L. me fait penser constamment à une chanson de Pierre Perret, par son enthousiasme, ses sautes de tristesse et ses rebonds fantastiques. Elle a voulu me faire partager ses impressions sur ce qui se passe en ce moment en France.

Je suis loin. Je ne peux que voir cela avec ses yeux.

Mais quels yeux!

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15 septembre 2010

Cher Thierry,

Comment vois-tu l’expulsion de rroms? Moi, je la vois très mal; très mauvaise… Je ne saurais jamais prendre la distance nécessaire pour en juger ((L. est rrom, née en Roumanie, vivant depuis quelques années en Belgique.)); mais que penses-tu des conséquences sociales de cette expulsion?

La France est un grand pouvoir politique et économique; elle peut donner le « la » de la chorale des politiques racistes qui vont se défouler par la suite; déjà, l’année passée, il y a eu des assassinats de rroms en Hongrie, des quartiers rroms brûlés en Roumanie, des enfants rroms maltraités par la police en Slovaquie, des skinheads qui ont attaqué un bidonville de rroms en Angleterre… et ce ne sont ici que des actes qui ont eu un écho dans la presse; au quotidien, ce qu’il y a à faire, c’est de nier tes origines et imiter, avec tout le dégoût que cela t’inspire, les imbéciles autour qui, sans cela, t’attaqueraient sans cesse… ou bien prouver tous les jours que tu es une personne, que tu n’es pas comme ceci, pas comme cela…

Instinctivement, depuis que j’ai une conscience, j’ai choisi la deuxième attitude; mais j’ai été entourée par des rroms qui, la plupart de temps, se niaient devant les Roumains même si, dans le dos, ils avaient autant de mépris pour les Roumains que les Roumains pour eux; d’autre part, les Roumains, devant eux, je devais tout le temps dire ou montrer que « ce n’était pas comme ça », qu’ils avaient tort; mais le lendemain ils oubliaient et de nouveau je devais leur prouver que je n’étais pas inférieure à eux; et puis, les Roumains avaient les écoles; ça leur appartenait et moi j’étais avide de savoir… et je l’ai aspiré comme un éponge pendant les 5 premières années scolaire; puis j’ai gaspillé mon énergie dans des révoltes: je comprenais trop: mes fautes comptaient doublement et mes mérites étaient à peine remarqués; profs et élèves avaient le même regard: du mépris. Et je me suis alors battue; avec les poings; et j’ai commencé à mépriser leur mésestime abêtissante à mon tour. Et je serrais les dents lorsque l’envie de jouer à l’école avec eux était entravée par « je suis tsigane »… et, les rares moments où on oubliait et eux et moi, je jouais avec rage dans les jeux d’équipe et j’étais la meilleure…

Ensuite, à 15 ans et demi, j’ai quitté l’école avec des larmes de colère à cause de deux nouveaux collègues de classe imbéciles. Et j’ai travaillé; de tout mon cœur; dans les champs. Il faisait beau et j’étais forte. Mais après quelques années je me suis rendu compte des perspectives: me marier et vivre la vie sans aucune dignité, supporter la jalousie ou l’envie de faire valoir sa supériorité d’un mari machiste, me laisser abattre par les soucis économiques et sociaux. Ou aller dans la ville et trouver un travail qui me rendrait indépendante? Mais le taux de chômage parmi les gitans augmentait en flèche et en plus je n’avais pas fait d’études; constat amer de la nécessité d’un diplôme. Mais au moins je savais avec certitude ce que je ne voulais pas de la vie; il restait à découvrir ce que je voulais. Mais le contexte ne s’y prêtait pas; souvent je m’arrêtais de penser au futur par crainte de ne pas découvrir que je voulais l’impossible…

Et j’ai commencé à faire tout à l’envers; lorsque j’ai rencontré Henry ce fut la première fois dans ma vie que j’ai eu l’occasion de dire « oui, c’est comme ça… » et plus encore: Henry mettait des mots sur ce que je pensais, sur ce que je ressentais par rapport au monde, à la vie; et il me regardait comme si j’étais une personne; une personne… j’avais 26 ans et lui 62; on a fait équipe et on s’est mariés et on a partagé depuis un quotidien où je ne devais pas démontrer à chaque fois que je sortais que j’étais une personne; j’ai pu alors me concentrer sur autre chose: le savoir. Et j’ai appris des tas des choses; et ça m’a plu. Tellement. Non plus gaspiller son énergie dans une résistance sourde qui mène à un épuisement sans résultat mais apprendre, s’enrichir; arriver à dépasser l’angoisse d’être regardée comme un rien à tout moment et sans aucune raison; juste celle de sa couleur, son origine, des choses dont on n’est pas responsable.

Mes révoltes enfouies, j’ai su aimer un homme, une femme, des arbres et des lieux, et des musiques nouvelles… et découvrir la vie à travers des tas de choses belles ou quelques fois moches.

Je commençais à contourner les gens qui me demandaient « tu es de quelle origine » parce j’en avais marre de répondre et de les observer ensuite prêts à me mettre une étiquette en fonction de leurs connaissances; j’ai toujours voulu être une personne. Et quand j’ai constaté que je répondais beaucoup plus souvent « je suis gitane » que « je m’appelle L. » ce fut désagréable; et je répondais « je suis chinoise, suèdoise, sénégalaise, … » n’importe quoi… En réalité je ne suis qu’une personne; et je m’intéresse aux gens, pas à leurs origines: ce qu’ils aiment, ce qu’ils n’aiment pas, leurs avis, leurs regards, leurs voix, leurs voies… Ils ne sont rien par leur origine; ils sont quelques chose par eux mêmes. C’est juste devant les discriminations que j’ai envie de revendiquer; j’ai revendiqué que je suis gitane devant les Roumains, homosexuelle devant les homophobes, athée en face des croyants, et si je pouvais j’aurais dit que je suis noire en face de ceux qui n’aime pas les noirs, que je suis handicapée en face de ceux qui méprisent les handicapés, etc…

Pourtant je suis si bien lorsque je ne dois rien dire de tout cela; et je suis juste là à bavarder de tout et de rien et sans me douter que l’autre en face te considère autre chose qu’une personne.

Et à quoi s’attendre maintenant quand, après des décennies, on nous a de nouveau officiellement étiquetés comme des parias? expulser les rroms… j’ai été choquée qu’en France cela se passe comme ça; je n’ose pas imaginer la vague de violences « banales » … banales? oui, parce que… parce que … je en sais même pas quoi dire, Thierry; je me sens impuissante; et j’aurais voulu ne pas savoir lire… et j’aurais voulu… ne pas connaître cette réalité.

Que faire, Thierry? remettre de nouveau le bouclier et sortir les flèches venimeuses?

Sarkozy n’est pas un type bête; s’il a osé faire ce qu’il a fait c’est qu’il a senti l’opinion publique… J’ai beau dire que c’est Hitler qui a tué les juifs et qu’il est mort; je n’oublie pas que plein des gens l’ont soutenu; et c’étaient des gens qui eux aussi ont haï les juifs; et c’est le cas maintenant: si Sarkozy s’exprime, c’est qu’il sait qu’au moins 50% de la population est de son côté.

Je sens qu’il y aura des choses très injustes que les gitans vivront à cause de ça: des humiliations, des jugements collectifs, des complexes d’infériorité; les conséquences ne seront pas les moindres ni au niveau de l’individu, ni au niveau de la communauté…

Je ne sais pas pourquoi je t’ai raconté tout mon parcours de vie. Peut-être parce que je me sens un peu écrasée… en tout cas ce soir. Mais demain je vais essayer de trouver une attitude; une qui me semblera juste.

Je t’écrirai un jour sur les vacances, sur les gens et sur les… je ne sais plus.

🙂 t’écrire m’a apaisée.

A bientôt Thierry,

Bisou,

L.

À l’Ouest, rien de nouveau…

Samedi, septembre 4th, 2010

Texte trouvé ici. Tout ça pour dire que je ne suis pas mort, que le blog vit encore, et que les choses ont peu changé en 20 ans…
Ce n’est pas la fin de l’histoire, ça non!

LES SAIGNEURS DE LA TERRE DANS LE TIERS-MONDE LA DETTE TUE : UN AUSCHWITZ TOUS LES SIX MOIS..
SLOOVER,JEAN

Vendredi 22 mars 1991

LES SAIGNEURS DE LA TERRE

Dans le tiers monde, la dette tue: un Auschwitz tous les six mois. Justice, réclament certains. De plus en plus nombreux…

Deux milliards et demi de dollars. C’est la somme annuelle qu’il faudrait désormais dégager pour sauver les 40.000 enfants qui meurent de faim chaque année dans le tiers monde. Une somme considérable. Enorme, même, diront certains. Pourtant…

Pourtant, deux milliards et demi de dollars, c’est le prix de 5 bombardiers «high tech». C’est ce que l’URSS dépense chaque année en… vodka. C’est le budget publicitaire annuel des fabricants de cigarettes américains. C’est 2 % des dépenses militaires des pays occidentaux. Et c’est loin, très loin des 100 milliards de dollars que – sans compter les destructions – les coalisés ont dépensés dans le Golfe pour écraser la machine de guerre du «Maître de Bagdad». Alors, efficace l’ordre économique mondial? Cet ordre sur lequel le marché, dorénavant, règne en maître?

Certains, en tout cas, ne le pensent pas, que du contraire. Et parmi eux, un certain nombre de personnalités – comme l’agronome René Dumont, le chanteur Renaud, le syndicalite suisse Jean Ziegler… – ont décidé de le crier fort et clair: Nous vivons dans un monde où toutes les conditions du bonheur sont réunies, mais où le plus fort taux de croissance est atteint par… la misère. En cause: un impérialisme économique qui saigne à blanc le tiers monde et l’écrase sous le poids de la dette!

Ces mots, s’ils paraissent presque d’un autre âge, servent pourtant désormais de bannière aux Comités pour l’Annulation de la Dette du tiers monde (CATDM). Des Comités qui, depuis quelque temps, exercent, dans ce sens, une pression grandissante sur les instances financières internationales: FMI, G7,… C’est dans la perspective de prochaines actions que, tout récemment, la branche belge a organisé un colloque à l’ULB sur le thème: «Dette du tiers monde: bombe à retardement». Une manifestation qui a rassemblé près d’un millier de personnes. Visiblement le sort de l’hémisphère sud laisse de moins en moins indifférent…

C’est l’écrivain français Gilles Perrault, auteur – entre autres – du célèbre «L’Orchestre rouge» et initiateur de l’Appel international pour l’Annulation de la Dette, qui a ouvert les débats. Il nous explique pourquoi et comment, ses compagnons et lui, entendent «ranimer l’espérance»…

JEAN SLOOVER

Gilles Perrault, tout le monde, un jour ou l’autre, emprunte de l’argent, s’endette. Les pays du tiers monde, comme vous, comme moi. Pourquoi devrait-on effacer l’ardoise de ces pays plutôt que la vôtre? Que la mienne? Ou celle de la Belgique qui traîne derrière elle, depuis des années, un fardeau de 7.000 milliards de francs?

Parce que ces pays sont, eux, en état d’extrême urgence. parce que, là-bas, dans le tiers monde, la dette tue. Elle tue au travers des politiques d’austérité – volontaires ou imposées – que son remboursement implique. Dans ces pays où les gens n’avaient déjà presque rien, la rigueur signifie automatiquement des économies sur la nutrition, la santé, l’éducation…

Bref, la non-satisfaction des besoins les plus élémentaires des populations. L’Unicef a calculé l’impact de la dette: la mort de 40.000 enfants par an. Un Auschwitz tous les six mois… Des chiffres effrayants. Des chiffres qui ne nous interpellent pas; qui nous réquisitionnent. Au-delà de toute considération politique. Ne rien faire, c’est, tout simplement, de la non-assistance à personne en danger…

L’annulation de la dette changerait-elle pour autant le cours des choses?

C’est, en tout cas, un préalable. Il faut d’ailleurs, non pas annuler la dette, mais l’abolir. Comme on a aboli l’esclavage. C’est notre revendication. Radicale. La dette est un cancer. Et quand on découvre une tumeur, on ne l’enlève pas à moitié…

Ne pensez-vous pas, néanmoins, que… l’abolition de la dette puisse avoir un effet négatif considérable sur l’économie occidentale?

D’abord, il faut se rappeler qu’une grande partie des difficultés de remboursement des pays «pauvres» sont dues à l’augmentation vertigineuse des taux d’intérêt induite par l’appel massif des Etats-Unis aux marchés des capitaux en raison de leurs déficits commercial et budgétaire: les USA sont, aujourd’hui, le pays le plus endetté du monde. Leur endettement intérieur équivaut approximativement à six fois la dette de l’ensemble du tiers monde! Ensuite, au-travers des intérêts payés, les pays du tiers monde ont d’ores et déjà remboursé deux ou trois fois le capital emprunté. Par ailleurs, 20 à 25 % des sommes prêtées ont été accaparées par les dirigeants locaux et se sont immédiatement retrouvées sous forme de dépôts privés dans les coffres des banques occidentales. Les institutions financières occidentales, ont ainsi non seulement «le beurre», mais aussi une partie non négligeable de «l’argent du beurre». Enfin, il faut distinguer les dettes d’Etat à Etat et les dettes privées. Les dettes que l’on efface sont des dettes d’Etat à Etat. Les entreprises privées, elles, n’effacent rien: elles revendent leurs créances aux pouvoirs publics lesquels financent le non-remboursement de leurs titres par l’impôt. les profits sont ainsi privatisés et les pertes, socialisées…

Mais, quel que soit le payeur en dernier ressort, il y a quand même perte. Une vaste opération d’abolition de la dette aurait donc malgré tout un impact substantiel sur nos économies. Pensez-vous que l’opinion publique occidentale soit prête à l’accepter?

Il faut être clair: l’immense majorité des gens ne ressentirait pas grand chose. Certes, les banques souffriraient. Mais il n’y aura pas d’effondrement: l’impact principal se concentrera sur les plus riches.

Pas d’«Apocalypse Now» économique, donc, en cas d’annulation de la dette?

La preuve: lorsqu’il est dans l’intérêt du système d’abandonner ses créances, il le fait sans hésiter. Car, tous les pays ne sont égaux devant la dette.

Exemple?

L’Egypte. Les Etats-Unis ont annulé la dette du Caire en échange de son soutien à la coalition anti-irakienne et de l’envoi d’un contingent de soldats dans le Golfe… Par contre, la Jordanie et d’autres alliés de Saddam Hussein – que nous détestons – ont vu geler les prêts qu’ils avaient sollicités auprès des organismes financiers internationaux.

Précisément. Ne croyez-vous pas qu’en soustrayant les pays du tiers monde à leurs obligations financières, vous allez surtout déserrer la corde qui entoure le cou de nombreux régimes dictatoriaux?

Nous avons beaucoup réfléchi à cette question. La dette de pays dirigés de manière autoritaire ne doit être abolie que si, en même temps, les fortunes personnelles souvent colossales – voyez le Zaïre – accumulées par leurs dictateurs dans les banques du Nord sont redistribuées à leurs peuples.

Mais n’est-ce pas un peu utopique?

Non. C’est ce qui s’est fait pour les Philippines après la chute de Marcos. Il est vrai que telle était la volonté des Etats-Unis… Cela étant, les régimes démocratiques sont tout autant victimes de la dette que les peuples des pays dictatoriaux. Les militaires argentins ont perdu le pouvoir à cause des Malouines. Mais c’est la dette qui met aujourd’hui en péril la jeune démocratie à Buenos Aires…

Vous disiez tout à l’heure que l’abolition de la dette n’est qu’un préalable pour sauver le Sud. Un préalable à quoi?

A l’instauration d’échanges moins inégaux entre les deux hémisphères. La réalité est d’une simplicité désarmante: les pays du tiers monde ne peuvent pas vivre avec ce qu’ils vendent en raison des prix insuffisants auxquels on le leur achète. Point à la ligne. Les drapeaux métropolitains ont cessé de flotter sur les édifices des ex-colonies. Mais les prix des matières premières continuent à être fixées à Londres, à Chicago, à New York… Et, non seulement, il y a les termes de l’échange, mais il y a aussi ce que l’on échange. Car, dans bien des cas, les pays du tiers monde ont, pour diverses raisons politiques ou économiques, été contraints de substituer à leurs cultures vivrières traditionnelles des cultures de type industriel destinées à l’exportation vers les économies des anciennes métropoles. D’où la contrainte d’importer sans cesse davantage les produits de consommation courante autrefois produits sur place. Etc. Il faut changer, remodifier tout cela. Redistribuer les richesses.

Qui? Vous?

Les peuples du tiers monde. Ils savent que le marché les affame, les tue…

Est-ce que vous n’avez pas du Sud une vision lyrique, romantique? Gilles Perrault ne rêve-t-il pas son tiers monde?

Certains d’entre nous l’ont fait dans les années soixante: la chine, Cuba, la légende de Che Guevara, le Vietnam, l’Algérie, la Palestine… ont, tour à tour, incarné les espérances de ceux qui attendaient la grande délivrance. C’est vrai. Nous, nous ne sommes pas comme cela. Nous portons sur le tiers monde un regard sans illusion. Nous sommes lucides. Conscients des gaspillages éhontés, des monstruosités mégalomaniaques, des dictatures, de la complicité des bourgeoisies compradores, des achats d’armes, des massacres… C’est pourquoi, comme le dit René Dumont de l’Afrique, l’urgence pour le tiers monde, c’est aussi la démocratie. Pas nécessairement une démocratie à l’occidentale avec élection tous les quatre ans. Mais un régime qui donne aux gens des droits fondamentaux, comme l’éducation, et leur offre la possibilité de maîtriser davantage leur destin. D’avoir leur mot à dire dans l’allocation des ressources. Le nouvel ordre économique pour lequel nous nous battons est indissociable d’un nouvel ordre politique.

C’est quoi ce nouvel ordre économique?

La justice. La justice dans les échanges. La fin du (néo)colonialisme, si vous préférez.

Mais le capitalisme est plus vivant, plus fort que jamais?

On dit cela. On dit que le capitalisme a triomphé. Si c’est vrai, alors ce sera le triomphe des cimetières. Car c’est le sort de la planète qui est en jeu. La dette, non seulement pousse le tiers monde à la famine – jamais autant d’hommes ne sont morts de faim! – mais le contraint aussi à un gaspillage effréné de ses ressources naturelles. La déforestation n’est qu’un exemple parmi d’autres de cet «écocide» qui nous concerne tous. Que nous soyons du Nord ou que nous soyons du Sud, nous sommes tous sur le même Titanic…

C’est à une véritable révolution mondiale que vous appelez?

Aujourd’hui, le mot est quasiment obscène. Mais c’est bien de cela qu’il s’agit. D’un changement radical du système économique mondial. Ce sera la révolution ou le chaos!

Vercors a dit récemment que si le futur devait se limiter au capitalisme sauvage, ce serait à désespérer. Le tiers mondisme, c’est l’alternative?

Je préfèrerais le terme «Mondialisme». Ou, pourquoi pas, «Internationalisme». Cela étant, nous ne sommes pas à la recherche d’une cause. La libération du Sud vis-à-vis des contraintes du marché mondial s’impose d’elle-même. Au simple vu des chiffres.

Pourtant, à l’Est, les masses populaires sont descendues dans les rues pour exiger exactement le contraire. Pour revendiquer une économie de type (néo)libéral?

Et maintenant elles manifestent pour protester contre le chômage, l’inflation, la crise… Et c’est là, précisément, que se situe notre rôle: sortir les fausses idées de la tête des gens. Montrer que si le marché peut être efficace à une certaine échelle, ailleurs, vu d’ensemble, il peut être totalement dysfonctionnel. Que s’il nous semble, à nous qui vivons dans l’aisance, largement bénéfique, c’est parce que d’autres, les trois quarts de l’humanité qui végètent loin de nos chaumières, ne disposent pas du minimum vital. Que si le marché gagne ici, c’est parce qu’il tue là-bas. Et que l’on ne peut pas, raisonnablement, entrer comme cela dans le XXIe siècle.

Est-il normal de laisser, à notre époque, se développer l’épidémie de choléra qui frappe le Pérou, alors qu’avec les moyens actuels, l’éradication de cette maladie ne pose aucun problème?

Lénine disait: «La cravate de l’ouvrier anglais est payée par la sueur du coolie indien». C’est cela que vous voulez nous faire comprendre?

Je ne connaissais pas l’expression, mais c’est tout à fait cela. A cette exception près qu’aujour-d’hui ce n’est plus d’une simple cravate qu’il s’agit, mais d’un costume complet…

1) 29, rue Plantin, 1070 Bruxelles. Tél. 02-523.40.23 ou 24.

Pour Simonet, avec amour… vache…

Mercredi, juillet 28th, 2010

En réponse à la circulaire Simonet, dont on trouvera la référence ici, je propose au programme de français, responsable, le menu littéraire suivant pour nos chères têtes blondes (aux lèvres duveteuses):

1e année de collège:
« Sodome et Gomorrhe » de Proust
Discussion: de l’acceptation de la pédophilie dans la haute bourgeoisie.
Développement: actualité, histoire: retour sur la marche blanche.
(pour les Français, reportez-vous au mythe « Belge=pédophile »)
Rédaction: mes meilleurs souvenirs avec mon oncle/mon père/mon grand-père/le médecin de famille/le chien de ma tante/autre.

2e année:
« La philosophie dans le boudoir » de Sade
Discussion: 14 ans est-il trop tôt pour faire de la philosophie?
Développement: latin: Pétrone est-il encore un auteur actuel?
Rédaction: à quoi je pense pendant que je me masturbe?

3e année:
« Sexus » de Henry Miller (en traduction)
Discussion: la philosophie est-elle possible entre deux fellations? Si oui, en est-elle influencée?
Développement: géographie: l’amour est-il envisagé différemment aux USA au moment des années folles et aujourd’hui en Communauté Française de Belgique, en particulier à Namur?
(version française: au Palais-Bourbon)
Rédaction: les trottoirs sont-ils adaptés pour les premiers ébats d’un couple romantique et passionné?

4e année:
« Les Essais » de Montaigne
C’est pour une fois te reposer un peu.
(vers 16 ans, les élèves sont plus difficiles à tenir: si en plus on les excite, on ne va pas s’en sortir)

5e année: (dite « poésie » en Belgique)
« L’album zutique » de Rimbaud et Baudelaire
Discussion: l’art est-il possible dans l’abstinence conseillée par le pape avant le mariage?
Développement: latin: Catulle a-t-il fait exprès de s’appeler comme ça? et Juvénal?
Rédaction: écrire un poème contenant une rime en -ouille, une rime en -ite, une rime en -ule (ou en -ul) et une rime en -atte.

6e année:
« Le diable au corps » de Radiguet
Discussion: un jeune homme avec une femme plus âgée, est-ce plus ou moins acceptable que le contraire?
Développement: histoire: les guerres sont-elles d’excellentes occasions pour les réformés?
Visionnage du film « Tendre Cousine » de David Hamilton.
Rédaction: comment profiter de la situation si mon papa/mon oncle/mon grand-père/le médecin de famille/le chien de ma tante part à la guerre?

Pour les épreuves du Bac (en France):
Lecture préparative à la question de philosophie:
tous les documents de Platon à Marx qui évoquent la communauté des femmes.
Question pour le jour du Bac: la polygamie est-elle le seul fait de l’Islam dans l’histoire?

Marius Alexandre Jacob

Lundi, juillet 26th, 2010

ou Alexandre Marius Jacob, suivant son goût, était un anarchiste illégaliste. Cela signifie qu’il se contentait de trouver un moyen illégal pour exproprier les riches en faveur des plus pauvres. Robin des Bois, sans le souci du roi Richard. Sa correspondance est passionnante. Je vous en livre un extrait:

août 1905: il vient d’être condamné à 20 ans de bagne, qu’il ne terminera qu’en 1927. À sa mère:

« Si la loi était juste, elle n’aurait pas besoin de tout son attirail de gendarmes, de policiers, de soldats armés de fusils, de sabres et de revolvers pour la faire observer: tous les hommes s’y soumettraient sans contraintes, comme l’on se soumet aux lois naturelles. Ai-je besoin qu’un gendarme me dise de ne pas mettre la main dans le feu (…). Or si le juge s’entoure de tant de précautions, c’est parce que sa justice, ses lois ne sont que des droits usurpés par la force et la victoire. C’est te dire enfin que c’est une atroce plaisanterie de parler d’impartialité dans ces sortes d’affaires où la force et la violence décident seules du droit. »

(D’après: A. M. JACOB, Écrits, éd. L’insomniaque, Quincy-sous-Sénart, 2004, p. 127)

presse satyrique

Vendredi, juillet 23rd, 2010

Non, non, le titre est voulu…
Oui, je sais, on dit « satirique ». C’est juste un jeu de mots, comme sait si bien les faire mon hebdo favori, auto-qualifié d’ailleurs tel. C’est qu’on en parle beaucoup ces derniers temps, de la presse satirique, dans la presse normale et dans les couloirs du pouvoir. Pour avoir dénoncé plusieurs ministres du gouvernement et divers scandales à plusieurs échelons, le Canard enchaîné est l’objet des foudres des dirigeants français. Lui et Mediapart, un organe (prétendument) indépendant en ligne, commis par Plenel, de sinistre mémoire, puisqu’il s’agit du Monsieur-Téléachat du Monde, comme le dénonçaient en son temps à juste titre le Plan B et CQFD.

Si je sais pourquoi le Canard s’auto-intitule « journal satirique paraissant le mercredi », consacrant ainsi le droit à la satire en France, peu limité, il faut le reconnaître, je regrette amèrement que, lorsqu’il est évoqué par des tiers, il ne soit pas plus souvent qualifié de « journal d’investigation », ce qu’il est, même s’il l’est sous une forme particulière.

Il faut reconnaître et regretter que le journalisme d’investigation est devenu une denrée très rare en francophonie ((A part sur internet, comme par exemple dans lejim.info, tenu par mes potes.)). À dire vrai, à part ceux que j’ai nommés plus haut ((Mais le plan B a disparu)), je serais curieux de savoir quels autres journaux peuvent revendiquer décemment ce qualificatif.

Certes, le Monde Diplomatique peut y prétendre par moments, mais c’est surtout ce que j’appellerais un « journal sérieux de gauche ». C’est-à-dire un mensuel qui fait état de constats clairs sur base de faits connus ou connaissables aisément. Il fait un travail extrêmement important et naturellement indispensable, nous proposant de réfléchir avec un oeil de gauche sur des phénomènes accessibles à nos yeux et nos oreilles. En outre, si on peut parfois trouver des infos intéressantes dans l’Express, le Nouvelobs ou d’autres revues du même tonneau, au moins dans le Monde Diplo est-on certain du sérieux et du point de vue de gauche qui parcourt tout le journal.

Je pensais à cela d’ailleurs en lisant le dernier livre de Joseph Stiglitz (Freefall), dans lequel l’auteur est en possession de toutes les informations suffisantes pour dénoncer le capitalisme dans son essence même et ne le fait pas, tentant de rattraper l’irrattrapable en le saupoudrant de keynésianisme. Mais bon, je laisserai ça pour une autre fois, c’est promis (comme mon traité d’économie depuis des années, je sais). Ce que je veux dire, c’est que le Monde Diplo, proposant par exemple à Frédéric Lordon une colonne régulière pour analyser l’économie avec les mêmes informations, parvient à te me descendre en beauté le capitalisme in se et à proposer des idées véritablement de gauche, que même Mélenchon il paraîtrait un dangereux défenseur des marchés à côté.

Non, des journaux d’investigation (en papier), il y en a peu. Je veux dire, des journaux qui proposent de véritables enquêtes sur le terrain, des révélations qui nous éclairent sur ce qui se trouve en dessous du tapis et qui en tirent des faits qui permettent de généraliser l’existence d’un système, c’est l’exception. Certes, sur internet, ils sont légion. Mais nous sommes encore rares à nous documenter véritablement en ligne. Alors, un journal d’investigation papier, évidemment, ça revient très cher. Le Canard a la chance (qu’il s’est construite) de reposer sur une réputation et un capital indépendant (pas de pub, pas de parti, pas de proprio) qui en fait l’astre le plus remarquable de la sphère médiatique (à ma connaissance) en matière d’investigation journalistique.

Pour s’en convaincre, il suffit de lire sur wikipedia la liste des dossiers révélés par lui au cours de son histoire et de s’apercevoir que, dans ce monde de canards, ce vilain petit était en fait un grand beau cygne…

Quel dommage qu’il ne soit pas resté noir, comme à ses débuts…

Le bookmaker et son tueur

Mercredi, juin 23rd, 2010

La Société Générale réclame 4,9 milliards d’euros à Jérome Kerviel.

Par souci, paraît-il, de « simplicité » et de « compréhension ».

Un bon libéral est un libéral mort, disait le Colonel Custer.
et Henri IX lui répondit « Tuez-les tous, qu’il n’en reste pas un seul pour me le reprocher après. »

Deux grands penseurs qu’il faudrait peut-être enseigner plus souvent à nos petits…

Je prends les paris…

Jeudi, juin 10th, 2010

… qu’avant trois mois Israël aura repris sa place dans le marasme des démocraties respectables,

… que la grosse colère des USA, très relative, se sera entièrement reportée sur les « vrais responsables » de l’éternelle crise du Moyen-Orient: l’Iran (qu’elle n’a jamais oublié), le peuple palestinien (le Hamas, lui, non plus, n’a jamais été oublié) et les Arabes en général, dont ces sales Coréens du Nord, qui ont des têtes d’Arabes, évidemment,

… que la population, dans sa toute grande majorité, aura autant oublié les activistes marins tués par l’armée israélienne, comme elle a déjà pratiquement oublié l’opération Plomb Fondu (avec vingt fois plus de morts, quand même, dont pas mal de gosses),

… que le gouvernement turc reprendra ses relations diplomatiques avec son partenaire local, y compris dans la conduite de manoeuvres militaires,

… qu’Israël sera redevenue « la seule démocratie de la région« , en dépit des nombreuses contradictions que l’État en question nourrit à l’égard de ce qui définiti théoriquement une démocratie, même représentative.

J’aimerais bien pouvoir perdre mon pari, mais je sens que c’est mal barré.

fuck Uyama (même pas drôle)

Mercredi, juin 2nd, 2010

Un certain Fukuyama, Francis, conservateur, voire néoconservateur pour ceux qui aiment ce genre de distinction, étatsunien, se réjouissait il y a une vingtaine d’années, de la fin de l’histoire, de la fin des idéologies concurrentes du libéralisme -enfin, de la démocratie libérale.

Pour lui, tout était dit, avec la mort du socialisme réel. Il ne restait plus au capitalisme triomphant que d’assurer le bonheur du monde.

Ben tiens. Encore un qu’il faudra pendre par les pieds avec les lacets des derniers militaires, histoire de lui faire circuler un peu de sang dans le cerveau.

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En attendant, une chose est certaine, en Belgique, les idéologies sont loin d’être mortes: selon les médias belgiens, il y a encore beaucoup à débattre et il faudrait peut-être pondre des kilomètres de manifestes et de théories histoire de laisser une trace de la valeur mystérieuse de ces dialectiques.

Le Soir, qui n’est pas loin d’être, il faut le reconnaître, l’un des plus influents (et des plus stupides si l’on excepte quelques rares éléments) de notre terroir francophone, l’affirme encore par l’organisation -enfin, la co-organisation avec le Standaard- de débats Nord-Sud.

C’est Peyo qui doit rigoler…

Mais qui oserait encore dire qu’il n’y a pas d’idéologie? Simplement, maintenant, elle ne se marque plus entre gauche et droite (quelle idée! Nous sommes tous du centre moi… pardon, du centre mou), mais entre le Nord et le Sud. Changez vos perspectives: tout n’est plus gauche ou droite, extrême-gauche et extrême-droite, mais Nord et Sud, extrême-Nord et extrême-Sud…

D’ici cent ou deux cents ans, ils auront inventé un centre qui deviendra le seul siège acceptable… Et puis voilà. (on se distinguera peut-être sur l’axe Est-Ouest… ah ben non, ça fait gauche-droite, crotte)

On a les médias qu’on mérite, et puis c’est tout.

On the road again

Lundi, mai 31st, 2010

« Imaginez que l’on crée un moyen de transport non-polluant, comme un casque télétransporteur, par exemple. Tout le monde trouverait ça fantastique ((À part les constructeurs automobiles évidemment.)) et on attribuerait un prix à l’inventeur. Mais, supposons encore que, quand il reçoit sa distinction, il révèle que la machine fonctionne avec de la chair humaine et que pour l’utiliser (au Brésil), elle consomme dix personnes par jour. Il serait sûrement arrêté aussitôt. Pourtant, ce n’est pas le cas avec la voiture, tout le monde l’accepte. »

Voilà comment un professeur de la Faculté de Médecine de l’Université de São Paulo, Paulo Saldiva, résume la problématique du culte de la voiture.

L’an dernier, ce sont plus de 4 personnes par jour qui mouraient au Brésil dans un accident de voiture, et l’on estime à environ 10 personnes par jour qui meurent en raison des suites de l’abus de voiture: pollution et stress donc maladies, accidents ((Si j’ai bien compris l’article de Camila Souza Ramos et Glauco Faria, O caos sobre rodas, in Forum, Outro mundo em debate, mai 2010, p. 8-13.)).

Savez-vous en outre que les dépenses d’asphaltage, de signaux, de feux, etc., représentent la moitié des dépenses d’urbanisation d’une ville? Prenez tous les frais d’hôpitaux, d’école, d’arborisation, de trottoirs, de lumière, de pistes cyclables, d’équipements publics, de places, etc., tout cela coûte moins cher que le service « public » de la bagnole -qui pourtant, en moyenne, ne sert qu’une petite minorité de la population mondiale ((Même article, qui cite Raquel Rolnik, professeure à l’Université de São Paulo.)). Si on concentrait plus d’investissement dans les transports publics, il y aurait donc fatalement plus de justice.

Et moins de croissance, hehehe…

On compte enfin que les habitants de São Paulo, en raison du trafic, passent 2h43 en moyenne chaque jour dans des déplacements entre leur domicile et leur travail. 41 jours par an…

Ça ne vous fait toujours pas réfléchir ((Les Paulistes sont plus de soixante-pour cent à s’accommoder de la situation. Ils écoutent les infos (30%), de la musique (27%), étudient (16%), travaillent (11%) ou regardent le trafic (10%). Et vous?))?

Ay, Caramba! Vous l’aimez donc tant que ça, la croissance?

Contradictions

Lundi, mai 24th, 2010

En théorie, le libéralisme, que ce soit selon Hayek, Friedman, Smith et les autres, est censé apporter à chacun une occasion de développer son individualité à travers la libre disposition de sa force de travail. Le libéralisme, chantre de l’égalité des opportunités, des chances, des possibilités, est, en idée, le plus juste des systèmes économiques en ce qu’il ouvre à tous, sans barrière, la possibilité de faire fortune -ou non- et de jouïr des biens de la vie. Chacun investira en temps de travail ce qu’il estimera nécessaire pour vivre ((Ici réside une première contradiction en ce que le temps que nous sommes prêts à consacrer au travail ne peut dépendre de notre seule volonté, étant entendu que plus notre voisin travaille, plus nous devrons travailler pour compenser l’augmentation du prix des choses qui, par la demande induite de son travail, ne cessera de pénaliser ceux qui désirent travailler moins et consommer des choses simples.)).

en gros, yaka.

La pratique est, bien sûr, toute autre.

Concrètement, l’OIT n’a pu que constater avec amertume (mais sans grande surprise) que les trente glorieuses, menées par le keynésianisme honni par les « classiques » fut largement plus égalitaire que les trente années qui suivirent ((CartaCapital, 27 mai 2009)).

Les inégalités ont largement crû depuis la (re)montée en puissance des « amis de Von Mieses ». Et la sclérose sociale -c’est-à-dire l’impossibilité pour l’acenseur social de se mouvoir- a rarement été plus évidente. En clair: si tu nais pauvre, tu as toutes les chances de mourir pauvre –et vite.

Il faut de sacrés couilles aux défenseurs du libre-marché pour prétendre que c’est encore la faute à « trop d’interventions » des États ((En gros, les plus libéraux des libéraux, les seuls un peu honnêtes dans leurs têtes, mais qui restent salement gonflés, n’hésitent pas à dire que c’est encore et toujours la présence de l’État dans le jeu économique qui est responsable de la misère persistante. Si on ne peut nier que l’État en fait de moins en moins pour soulager les plus affamés des terriens, il faut tout de même noter que c’est dans les régions du monde où l’État intervient le moins, voire les encourage, que les entreprises ont le plus les coudées franches pour exploiter leur main d’oeuvre, à n’importe quelles conditions et à n’importe quel âge.))…

Mais il y a plus.

Pour qu’il y ait réellement justice, il faudrait imaginer que, tous, « au commencement », nous soyons dotés d’aptitudes, d’habiletés, de prédispositions, sinon égales, du moins équivalentes, et qui nous permettent à tous de trouver notre place dans le monde. Et dans un monde capitaliste de surcroît, c’est-à-dire un monde de compétition et d’égoïsme.

À ceux à qui il manquerait la force, aurait été donnée la perspicacité; à ceux qui n’ont pas de facilité pour étudier, la nature aurait réservé la volonté de faire plus; aux laids l’intelligence, aux moins subtiles la capacité de communiquer, aux plus débiles ((Dans le sens: faibles.)) la richesse matérielle, etc.

Quelque chose comme ça… Avec les nuances que vous voudrez…

Mais la nature ne nous a pas dotés de capacités comparables à celles d’une fiche de personnage de jeu de rôle, où chacun part avec un nombre de points équivalents à distribuer parmi les 6 caractéristiques et les 200 compétences que les concepteurs des règles ont identifiées afin de définir les possibilités des joueurs.

Non, nous ne sommes pas dans JRTM ou dans Donjons & Dragons. Nous sommes dans un immense non-jeu à une seule partie chacun ((Sans bouton de sauvegarde et encore moins de possibilité de recommencer.)), avec des prédispositions aléatoires pour chaque individu, sans relation aucune avec le moindre esprit de justice ou de partage calculé entre les individus. Certains, génétiquement, auront plus ou moins de chances que d’autres. Certains auront eu la chance de naître dans un pays tempéré et en paix depuis 60 ans ((Suivez mon regard.)), d’autres la malchance d’apparaître en pleine sécheresse dans un pays dévasté par la guerre. Certains auront des parents aisés, libéraux, ouverts, équilibrés, d’autres n’auront pas la moitié de ce scénario de base. Certains devront survivre dans la pollution de Mexico, d’autres grandiront à l’air pur de Chamonix. Il y a encore bien des facteurs à considérer, le premier desquels pourrait être la date de la naissance, par exemple, en regard des circonstances historiques, environnementales, politiques ou autres.

Une chose est certaine: pour qu’il y ait égalité des possibilités de chacun, il faut qu’une machine la force. Il faut rétablir ces chances, forcer certains à abandonner une partie de la leur au bénéfice de ceux qui en manquent ((Le fait est que cette équation entre en conflit avec la liberté, et donc aussi avec l’égalité: voir un précédent post que j’ai édité ici. Mais j’ai déjà tapé sur l’État. Ici je tape sur le libéralisme.)).

On appelle cela alors un État social ou social-démocrate. Pour les libéraux, c’est injuste. On se demande ce qu’ils entendent exactement par juste, sinon les seules situations où eux-mêmes sont susceptibles de gagner ((Mais de gagner quoi, déjà?)).

Mais il manque encore de nombreux paramètres, car nul ne sait ((Sauf rares exceptions peu enviables.)) quand il va mourir, ni de quoi. Vous pouvez avoir été chanceux pendant douze ans et mourir foudroyé par une maladie encore inconnue, tout comme il est possible de vivre 80 ans en fumant comme une cheminée au milieu des charbonnages.

Vous préférez quoi?

Ce qui me ramène au libéralisme, c’est l’extrême contradiction qui en motive les fondements.

Le libéralisme prétend que nous sommes tous capables de poursuivre le bonheur avec des chances équivalentes dans un monde laissé sans frein à l’accumulation de capital.

Si l’on dit « dans un monde libre de toute entrave », je peux ajouter: « Ah oui, y compris l’entrave de la propriété privée« , mais évidemment je me prendrai les foudres des libéraux sur la tête: un monde sans propriété privée, c’est
-absurde
-impossible
-le communisme
-la ruine des avocats, des juges, des notaires, des spéculateurs, des banques et j’en passe…
-la crise
-etc. ((Barrez les mentions inutiles, s’il y en a.))

En réalité, les libéraux ne désirent pas un monde où tous ont les mêmes chances. Si ce monde existait, le libéralisme serait impossible, car chacun aurait les moyens d’assouvir ses besoins –ou en tout cas des besoins équivalents à ceux de tous les autres-, et la demande s’effondrerait d’autant; un monde où nous serions débarrassés de toute entrave signifierait aussi que les psychotropes de la consommation (et, par extension, la consommation de psychotropes) perdraient tous leurs attraits, puisque nous aurions tous une acuité égale par rapport à leur vanité.

Un monde libéré, ce serait un monde où la publicité ne pourrait plus mentir, car nous le saurions aussitôt. Par conséquent, la publicité disparaîtrait.

Un monde libéré rendrait impossible la vente de produits moyens ou médiocres, puisque chacun aurait la possibilité de s’approprier ce qu’il désire par son travail.

Un monde libéré éteindrait toute possibilité de cacher une information, le capitalisme serait transparent, tout se saurait, et par extension il deviendrait impossible ((Thèse de Stiglitz: le capitalisme nécessite des zones d’ombre pour exister, donc des mensonges, des omissions, des coups bas, etc.)).

Un monde libéré où tout le monde serait plus ou moins égaux devant les contingences du monde nous permettrait de diminuer le temps de travail jusqu’à pratiquement l’abolir –et, qui sait, l’éteindre tout à fait- pour nous permettre de nous consacrer aux épreuves plus élevées de l’humanité: l’art, la réflexion, la contemplation, le dialogue, le rire, l’amour et le sexe –le tout sans la dimension consommatrice imbécile ((Je vire Vaneigem, moi…)).

Le libéralisme, par essence, se nourrit d’inégalités. Mais dans l’inégalité, il ne peut y avoir de possibilités équivalentes pour tous et donc, par extension, il y aura toujours des patrons et des employés qui, dans le contexte de la nécessité de la plus-value, du taux de profit, de la concurrence, deviendront toujours maîtres et esclaves, et réactualiseront systématiquement la lutte des classes. Bref, le libéralisme concrétisé, c’est le contraire de la fin de l’histoire imaginée par Francis Fukuyama.